Materiae Variae Volume IV
Troubadours et juristes de Paul Ourliac
Les enjeux de la légalité dans Phèdre de Ralph Albanese
TROUBADOURS ET JURISTES*
Paul Ourliac
Jamais les juristes et les poètes n'ont eu relations moins intimes qu'au XIIe siècle : les uns et les autres participent, comme les philosophes, comme les artistes, à l'"ivresse intellectuelle"(1) de l'époque ; mais ils appartiennent à des mondes qui s'ignorent ou s'opposent.
Le monde des troubadours est aussi celui de la féodalité, de ce "second âge féodal" tout infléchi par l'idéal chevaleresque qui fournit à la société à la fois son code moral et ses règles de vie. Il se peut, comme l'imaginait Marc Bloch, que, dans le Midi, la faiblesse relative de l'Église ait favorisé l'essor de la poésie lyrique(2). C'est là, en tout cas, que le bon ton et l'élégance atteignent la perfection : un agréable petit livre, œuvre d'un grand historien(3), a bien décrit ce milieu des cours féodales dont les troubadours expriment l'idéal ; raffinement, amour, mais aussi honneur et fidélité, la courtoisie résume tout cela et les poètes ne sont que la voix de leur milieu dont ils découvrent et traduisent l'âme profonde(4).
Leur sentiment commun est la haine des usuriers, des marchands, des bourgeois. Qu'on relise le sirventès célèbre dans lequel Bertran de Born exalte la fraîcheur et la joie de la guerre : "Qu'il fera bon vivre dans ce siècle où l'on prendra aux usuriers leur avoir, où les convois ne seront jamais en sécurité (afiat) sur les chemins, ni le bourgeois sans crainte, ni le marchand qui vient du côté de la France : celui-là sera riche qui n'hésitera pas à prendre"(5).
Tout autres sont les juristes : formés à l'école d'Irnerius, ils ont étudié les textes romains avec l'ivresse des novateurs, qui leur tient lieu de lyrisme, mais aussi avec des préoccupations qui sont celles de leur milieu : le milieu urbain de l'Italie du XIIe siècle dont le commerce est l'activité normale, la liberté communale la revendication nécessaire, l'unité du monde le dogme premier(6).
Vers 1140, l'école de Bologne connaît son premier essor(7), à l'époque même où Cercamon et Marcabru composent leurs chansons ; mais il faut attendre encore un demi-siècle pour que la France recueille l'écho de la nouvelle science. Si Rogerius a pu enseigner à Arles et si Placentin a enseigné à Montpellier, aucune trace bien certaine de ces nouveautés n'apparaît dans le Sud-Ouest(8). Les magistri que citent les actes de la première moitié du XIIe siècle sont de simples notaires ou des causidici qui n'ont pas fait de bien longues études(9). Le cartulaire de Béziers mentionne en 1162 un Otbertus, magister de legibus, qui paraît avoir résidé aussi à Agde et à Narbonne(10). Une bulle d'Alexandre III vise des chanoines peritiam legum habentes. Un Guido Pisanus est cité à Montpellier vers 1160, un Aubertus Lombardus à Béziers en 1175(11). La région toulousaine marque un sensible retard. Le premier tabellio publicus n'est mentionné qu'en 1179 et l'influence du droit romain ne sera vraiment perceptible dans les actes que dans les toutes premières années du XIIIe siècle. C'est l'époque où les juristes, parés des prestiges de l'école, en viennent à jouer dans tout le Midi un rôle décisif(12).
En un siècle et demi, la société méridionale change de structure et d'esprit. Guillaume d'Aquitaine s'oppose presque trait pour trait à Alphonse de Poitiers. Le premier aime "prouesse et joie"(13), chante l'amour et la croisade. Le second est un administrateur minutieux qui, comme saint Louis, veut garder partout la justice. Les manières d'être et d'agir ne sont plus les mêmes et les juristes tiennent au XIIIe siècle la place de familiers ou de confidents qui, au siècle précédent, appartenait aux poètes. A un siècle féodal succède un siècle de marchands et de juristes. La rupture est brutale et elle est due manifestement au traumatisme provoqué par la croisade albigeoise. Parce qu'ils sont les contemporains et les bénéficiaires de la crise, les juristes en paraissent les responsables ou les complices.
L'étude - nécessairement incomplète - des troubadours nous permettra d'opposer leurs attitudes successives : celle du XIIe siècle, où ils se sentent solidaires de l'ordre social et juridique(I) ; celle du XIIIe siècle où leurs chansons se chargent de critiques et parfois de haine contre une société qui ne les comprend plus (II). Au droit nouveau, fondé sur la sagesse romaine, ils opposent l'intransigeance de conceptions venues de la loi morale (III).
I.
Jusque vers 1200 aucune trace de tension sociale n'apparaît chez les poètes d'oc. Leurs sentiments et leurs idées sont ceux des féodaux qui les accueillent. Le talent peut même leur tenir lieu de noblesse : un Jaufré Rudel, châtelain de Blaye, est l'ami de Marcabru, soudoyer et peut-être enfant trouvé(14). Bernard de Ventadour, que Pierre d'Auvergne présente comme le fils d'un soldat et d'une fille de cuisine, vit dans la familiarité d'Henri II d'Angleterre et d'Aliénor d'Aquitaine(15).
Peire Vidal, fils d'un marchand de fourrures, est l'ami de tous les grands seigneurs du Midi et les traite avec autant d'audace que de franchise(16).
Les clercs fréquentent le même milieu : Gui d'Ussel était chanoine. Le moine de Montaudon chante pour enrichir son abbaye, et il raconte dans une chanson que Dieu lui-même lui a donné ce conseil, car "il ne sait aucun gré de s'enfermer dans un cloître" ; il aime mieux "les chansons et le rire, car le monde en vaut mieux et Montaudon y gagne "(17).
Noblesse, bourgeoisie et clergé sont ainsi confondus : "d'où qu'ils vinssent, les troubadours confluaient dans un même milieu social et professionnel, le milieu des cours féodales"(18). Leur poésie est une poésie de classe ; mais par là-même, les thèmes poétiques en viennent à exprimer des idées juridiques(19).
La langue qu'ils emploient comporte très souvent des expressions techniques dont les traductions rendent assez mal compte(20). Parfois les formules des actes sont transcrites presque littéralement(21). Parfois même, l'allusion à des institutions juridiques est certaine : qu'il s'agisse de l'arbitrage(22) ou du duel judiciaire(23).
L'exemple le plus net est fourni par l'identité toujours reprise du service amoureux et du service féodal. Fauriel et Jeanroy l'avaient déjà noté en prenant la comparaison au pied de la lettre : pour eux, les poètes deviennent des "chevaliers pauvres" qui "servaient par le chant aussi bien que par l'épée"(24). M. René Nelli, au contraire, ne voit là que mythes et que symboles : le thème de la "soumission à la dame" serait repris des Arabes d'Espagne et spécialement des califes-poètes, sans que d'ailleurs on en ait bien saisi l'"arrière-plan religieux ou métaphysique"(25). La vérité paraît un peu plus complexe et elle est révélatrice des tendances et de l'évolution de la féodalité méridionale.
Un premier moment correspond aux chansons de Guillaume de Poitiers et des premiers troubadours. Mme Rita Lejeune a eu le rare mérite d'établir entre les chansons de Guillaume de Poitiers, d'une part, la lettre célèbre de Fulbert de Chartres et la pratique, d'autre part, des comparaisons qui sont pleinement convaincantes(26). Le rythme de la pièce IX est jusque dans le détail celui des actes d'hommage avec, en outre, une saveur d'archaïsme qui rappelle les débuts de l'institution. La langue de Guillaume est la même que celle des actes du XIe siècle : spécialement des actes provençaux qu contiennent comme enchâssées dans le texte latin des formules en langue vulgaire dont on peut admettre qu'elles reproduisaient les phrases rituelles. Le vassal, en signe de fidélité, promet de non decebre, de li o tolre ne l'en tolre, de perdonar, et aussi de tenir son serment (li tenrei). Ici, il s'agit d'un château ; dans les chansons de Guillaume c'est la dame elle-même ou son amour qui seront pris et honorés.
Dans la pièce VIII, l'allusion se fait plus précise encore : la suzeraine ne tient pas sa foi ; mais son vassal ne veut pas en tirer argument pour se délier de son serment :
"Ma dona m'assai e.m prueva
Qu'ossi, de quai guiza l'am ;
E ja per plag m'en mueva
No. m solvera de son liam."
Ce que Mme Lejeune traduit excellemment :
"Ma dame me met à l'épreuve
Pour savoir de quelle façon je l'aime ;
Eh bien ! pour le procès qu'elle me suscite,
Elle ne me déliera de mon lien."
On peut même imaginer que les vers suivants : "Qu'ans mi rent a lieys e.m liure / Qu'en sa carta.m pot escriure" font allusion à l'obligation qui pesait sur les vassaux poitevins de rendre leur château sur le vu, d'une charte de leur seigneur pour que celui-ci y tienne garnison(27).
La poésie emprunte d'emblée la langue du droit et elle y gagne assez en précision pour aider à comprendre la structure et l'esprit de la féodalité méridionale ; mais celle-ci est, justement, assez différente de ce qu'on peut appeler la féodalité classique.
Sauf, peut-être, chez Guillaume de Poitiers, les allusions à la vassalité et à l'hommage sont toutes symboliques, et les comparaisons demeurent bien souvent verbales. L'accumulation des cérémonies ou des formes, bien loin même d'aller dans le sens de l'identité, marque au contraire les différences qui existent entre la vassalité guerrière et le vasselage amoureux.
L'anneau, par exemple, est tantôt donné par la dame et tantôt reçu par elle ; et il s'en faut de beaucoup qu'il soit toujours une marque de dépendance(28). Rien n'indique que le manteau soit un signe de protection et qu'il faille voir une forme d'hommage dans le vers de Guillaume IX étudié par Mme Le jeune : " C'aja mas amnz soz so mantel"(29).
De même, si les mains jointes peuvent rappeler le junctis manibus des actes d'hommage, elles sont, plus encore, une attitude de prière(30). Pour interpréter une strophe de Bernard de Ventadour, on a allégué des coutumes franques ou lombardes sans bien les rapporter aux formes de l'hommage(31).
Quant à l'osculum, qui a été donné comme le symbole qui crée le vasselage, il n'est pas d'après les rites féodaux dû ou donné à une femme : celle-ci doit les mains mais non la bouche.
Toute comparaison peut être faussée, croyons-nous, par une position de principe dont les historiens du droit, anciens plus encore que modernes, portent la responsabilité(32). La féodalité classique à laquelle on se réfère toujours est une création - ou une recréation - qui, si elle maintient la logique du système, ne peut en traduire les diversités locales. A cette logique ou à cette géométrie féodale, le Sud-Ouest a échappé plus que tout autre pays.
Prince lettré, Guillaume IX a pu s'inspirer de Fulbert de Chartres qui ne recherchait que l'esprit des institutions féodales, et à cet égard la comparaison de Mme Lejeune est pleinement fondée ; de même, plutôt que le souvenir de rites ou de pratiques, ce sont les tendances profondes de la féodalité méridionale qu'on peut découvrir chez les poètes. Et par là-même la comparaison doit prendre une tout autre ampleur.
La comparaison du service amoureux et du service féodal n'est pas, par exemple, aussi simple qu'elle le paraît. Bien souvent l'amant se met en posture non de vassal, mais de serf. L'hommage qu'il prête à sa dame n'est autre que l'hommage servile qui fut fort pratiqué dans le Midi et qui même connaîtra, au moment de la croisade albigeoise, un véritable renouveau(33). C'est à un tel hommage que se rapporte de façon irrécusable la chanson de l'amour médecin de Peire Ramon, qui daterait d'après son premier éditeur de 1204. Le poète est bien à genoux, les mains jointes, mais il fait hommage "comme un serf à son seigneur doit faire" :
"Gran talan ai cum pogues
De ginols ves lieys venir
De tan luenh cum hom cauzir
La poiria, que vengues
Mas juntas far homenes
Cum sers a senhor deu far"(34).
Un contemporain de Peire Ramon, Uc de Saint-Cire, reprend sans cesse la même image. Si l'expression "être sien" ou "être son homme"(35) peut s'appliquer à un vassal, c'est incontestablement d'un servage amoureux qu'il s'agit dans d'autres pièces : "[...] E fis sers remaing / A l'adreich gai cors plazen / Cui ill son obedien" ; ou encore :"Servit aurai longamen / Humils, francs, sers e leial / Amor"(36).
Si le cérémonial courtois s'inspire de rites féodaux, l'imitation demeure, on le voit, assez libre et l'interprétation des gestes ou des formules doit toujours être prudente.
Entre le Nord et le Midi il existe, dans les pratiques féodales, des différences profondes que les troubadours traduisent presque inconsciemment. Plus que sur le fief, la société méridionale est fondée sur la promesse. La fidélité envers le chef et envers l'égal est le vrai lien politique et elle est, au moins à l'origine, indépendante de la concession d'un fief : le vassal sert pour l'amour et pour l'honneur, tandis que la largesse est la première qualité du seigneur. Le Midi est à cet égard très différent de la Normandie, des Flandres et même du comté de Barcelone. Au XIe siècle, la hiérarchie des fiefs n'existe pas et le lien féodal demeure très lâche ; comme l'écrit Flach "la foi est engagée indifféremment à plusieurs seigneurs et se ramène fréquemment à un serment de sécurité ; il serait beaucoup plus exact de parler d'alliés, de confédérés, d'associés que de suzerains et de vassaux"(37).
Tel est bien le milieu que connaissent et qu'expriment Cercamon, né en Gascogne et protégé ducomte de Toulouse, Alphonse Jourdain, comme son compatriote Marcabru. Cercamon vante les mérites du covinen qu'on ne doit pas enfreindre et oppose à l'amour qui "va en biais" le bon amour "qui ne trompe ni ne trahit"(38). Marcabru invite bien le roi d'Espagne à faire à Dieu le service de son fief(39), mais il n'est pas de mots qui reviennent plus souvent chez lui que ceux de "foi", de "plévine"(40), de serment. Toute la chanson de l'étourneau a pour thème le reproche de parjure (per se se traslia) et de tromperie (enganatz, enguans), de ruse (veziada), de félonie (felonia) fait à la dame. On lui promet le pardon et même de se livrer à elle pourvu qu'elle-même se livre et s'oblige :
"Del deslei
Que me fei
Li fauc drei
E-il m'autrei
Mas sotz mei
Aplat sei
Qu'ela-m lass' em lia"(41).
La dame répond simplement qu'elle ne s'est pas engagée : "Mas qu'ieu no sui sa plevida / En cug aver m'entendensa." A l'autre elle a donné sa foi : "Az ima part es partida / Ma fin'amistatz plevida"(42).
Dans une autre chanson, le poète propose à une vilaine sa compagnie (compaignia, compaignatge, pareillaria, pareillar, pareilladura) comme il sied à un bon compagnon (pareill paria) ; mais aussi sa garde (bailia) et sa loyauté (Si l'us l'autre non engana). Mais la vilaine répond qu'un fou garantit et promet gage et qu'ainsi veut-on lui faire hommage :
Don, hom coitatz de follatge
Jur' e pliu e promet gatge :
Si-m fariatz homenatge
Seigner(43)."
M. Guido Errante avait déjà noté le "motif d'égalité et non de soumission" qui marque ces pièces(44). Mais plutôt que d'y trouver, comme M. Nelli, une "communion animique" ou une "opération magique"(45), nous n'y voyons qu'une traduction très exacte des pratiques sociales(46).
Les chansons de geste fournissent, d'ailleurs, bien des traits identiques ; ainsi le compagnonnage de Roland et d'Olivier dans la chanson de Girart de Vienne, ainsi encore l'exaltation de l'"amor" qui doit unir le seigneur et son vassal et qui est le principe même de la foi. Aimer et servir apparaissent toujours inséparables, et les actes garderont longtemps les formules mettant sur le même pied amour et féauté. On peut même remarquer que la foi est donnée, mais qu'elle est rarement jurée. Le serment demeure encore exceptionnel, et la forme normale d'engagement demeure la plévine. Ainsi pour Bertran de Born : " Tuit l'autre baro / Que me feron pleviso"(48). Ainsi encore Gavaudan :"Ieu vos plevisc e us afi / Que vostre soi endomenjatz"(49). Plus nettement Peire Cardenal chantera l'âge d'or où "l'homme était cru sans serment, seulement sur sa foi s'il voulait l'engager" : "Que hom era crezutz ses sagramen, / Ab sol la fe, si la volgues plevir"(50).
Les textes de l'époque - et spécialement Yves de Chartres et Gratien - opposent pareillement la simple parole et le serment, en marquant même une nette hostilité à celui-ci(51). Ce n'est qu'avec l'apparition du droit romain qu'apparaîtra le serment « bolonais » prêté sur l'Évangile ou sur les reliques.
II ne peut s'agir ici d'aborder l'origine, combien discutée, de la lyrique provençale(52), mais simplement de montrer le contenu institutionnel qu'elle recèle.
Les poètes, sans doute parce qu'ils vont à l'âme des choses, ont mieux que les auteurs des chroniques ou des chartes saisi les caractères propres de la féodalité méridionale. Celle-ci est encore plus personnelle que réelle, et le fief n'en est pas encore la pièce maîtresse. Le vassal se dévoue corps et âme, mais l'hommage même est moins important que la promesse, plus générale et plus compréhensive que lui(53).
L'époque des premiers troubadours est aussi celle où la féodalité méridionale rejoint les pratiques du Nord et, avec presque un siècle de retard, en vient à une idée plus rigide du contrat de fief. Ce changement, tout au long du XIIe siècle, nos poètes le ressentent et l'expriment, et leur réprobation aboutira à la diatribe de Bernard Sicart de Marvejols : le "monde est bouleversé, la bonne foi abolie, les serments violés" ; c'est que "noblesse s'abâtardit, les bons lignages s'avilissent et déchoient, les barons trompeurs et trompés mettent valeur derrière et honte devant".
L'âge d'or n'est pas seulement un thème poétique ; il garde le souvenir héroïque des premiers temps féodaux. Un acte joue alors dans la société un rôle essentiel, la convenientia, fondée sur la foi, dont on use pour effectuer des règlements familiaux ou pour prendre des engagements féodaux. Ce contrat n'est lié ni à la prestation d'un serment, ni à l'accomplissement d'une forme. On se méfie tout autant de l'écrit (penna quelibet notare posset) que des témoins. Seule la parole donnée compte et un contractant indique même qu'il ne s'engage pas par la main "où n'est pas la foi" (manu ubi non est fides), mais par la parole et la volonté (verbis et animo ubi est fides)(54).
Un tel contrat ne peut convenir qu'aux nobles ; des vilains on doit exiger des preuves, des gages ou des serments. Le noble est cru sur sa parole ; comme l'écrit très judicieusement M. Duby : "ce qui caractérise le chevalier du XI siècle c'est bien d'abord son indépendance à l'égard des pouvoirs de contrainte, mais c'est aussi sa morale, ce code de la foi qui est pour lui la forme de contrat social"(55). La vassalité du Midi n'est autre, à l'origine, que la covinensa d'un seigneur et de son vassal. Par essence, la convenientia appartient au droit des nobles et des chevaliers. Elle répond à leur liberté d'allure, à leur volonté de garder la foi promise ou la loi qu'ils se sont donnée, d'être loyaux et féaux, de rester fidèles à l'enseignement de l'Église pour qui la parole de chrétien doit être une parole de vérité(56).
C'est tout cela qu'exprime bien Peire Vidal en reprochant à sa dame de lui faire tort quand elle n'observe plevi ni covinensa et, puisqu'elle n'observe pas ses promesses, d'encourir à la fois le péché et le déshonneur :
"Me clamera, qu'a tan grau tort nie mena
Que no m'atent plevi ni covinensa
E doncs per que.m promet so que no'm dona
No tem pechat ni sap que s'es vergonha(57).
II.
La croisade albigeoise, en même temps qu'elle ouvre la crise politique, révèle la gravité de la crise morale et sociale qui atteint le Midi. Le clergé a été dépouillé de ses biens et son autorité est bien compromise. Innocent III reprochera aux évêques d'être "des aveugles, des chiens muets qui ne savent plus aboyer, des simoniaques qui vendent la justice, absolvent le riche et condamnent le pauvre"(58).
Quant à la déchéance de la noblesse, les troubadours ne cessent de la rappeler. Elle est minée par la pratique des partages successoraux et des co-seigneuries(59) ; elle a perdu ses vertus guerrières qui étaient sa raison d'être. Peire Cardenal méprisera ces "barons mesquins, pauvres d'amour et riches en félonie, montés en orgueil mais déchus en valeur, amis du mal et ennemis de Dieu"(60). Les derniers troubadours garderont la nostalgie du : "temps anticx qu'om solia preziar / chans e mandar cortz jostas et torneis"(61).
A ces temps antiques ils opposent l'époque "où les enfants vont à l'école"(62), où "l'on souffre et fait des vilenies", où l'argent décide de tout, où "l'on vit mal car la tromperie enlève tout(63)". Thème littéraire si souvent repris tout au long du XIIe siècle qu'il faut bien lui donner, ici encore, une signification sociale. L'opposition du Nord et du Midi est à cet égard très nette. Le Nord reste féodal d'esprit et de mœurs. Dans le Midi, au contraire, la bourgeoisie tient la première place. Le Nord saura allier la courtoisie aux traditions féodales : les Amours de Lancelot contiennent plus de récits de bataille que de scènes d'amour(64). Dans le Midi, au contraire, la tradition est bien différente. Les biographies de troubadours qui rappellent les hauts faits du baronnage méridional ne doivent pas être trop prises à la lettre(65). La virtuosité littéraire ou amoureuse, la mezura si souvent chantée par les poètes(66), la fin'amors appartiennent à une civilisation raffinée et précieuse pour laquelle la guerre n'est plus la grande affaire(67). Les rapports avec la Savoie, avec l'Italie, avec Gênes surtout sont incessants et seule la croisade peut encore exalter les esprits(68), cette croisade que Gaucelm Faidit reprochera à Philippe Auguste de délaisser pour conquérir la Normandie et préparer le règne de l'Antéchrist(69).
Dans le Midi, les bourgeois partagent avec les nobles l'autorité politique. Ils seront souvent, comme à Toulouse, l'âme de la résistance aux gens du Nord et apparaîtront, mieux que les nobles, les dépositaires et les défenseurs de la civilisation occitane(70). L'apparition des consulats est le signe le plus net de cette mutation sociale, et nous savons, grâce à la récente étude de M. André Gouron, que le progrès des consulats va de pair avec celui du droit romain(71).
Pourtant la poésie ne s'embarrasse pas de logique, et les troubadours vont ménager les bourgeois du Languedoc(72) et comprendre dans une même haine les clercs, les Français et les légistes.
La légende de la découverte quasi miraculeuse des Pandectes avait dû se répandre dans le Midi, et c'est à cela que l'on peut rapporter, semble-t-il, la curieuse chanson de Marcabru ; il s'agit de maris trompés et trompeurs qui n'ont que ce qu'ils méritent :
"Et aura-n tort si s'en clama
Car drech e raços deviza
Que qui car compra car ven
Ar, segon la lei de Piza"(73).
Il faudra pourtant plus d'un demi-siècle, nous l'avons dit, pour que le droit de Justinien pénètre dans la pratique du Midi. Dès l'abord il suscite indifférence et hostilité. L'indifférence est la première attitude des Toulousains qui considèrent le droit nouveau comme un droit étranger et ne pensent même pas à l'appliquer(74). Il fallut la croisade albigeoise pour que cette indifférence se changeât en hostilité : hostilité politique plus que sociale puisque le droit romain subit la double disgrâce d'être apporté par les clercs et par les Français.
Meynial avait jadis étudié ces sentiments(75) ; mais mieux que toute autre source, les troubadours, qui sont en cela les porte-parole du Midi languedocien, nous en révéleront la portée. Leur hostilité au droit romain est véhémente, mais aussi très brève. Elle débute avec l'arrivée des Français et ne dure guère qu'un quart de siècle.
L'activité littéraire de Peire Vidal est antérieure à la croisade et il n'y a pas chez lui la moindre trace de passion anti-religieuse ; il ne connaît que le droit ancien auquel il se réfère parfois(76). Peire Cardenal, au contraire, revient sans cesse à des notions juridiques, ce qui paraît bien établir qu'il avait étudié la legalis scientia, sans doute à l'école canoniale du Puy(77), et qu'il faut l'identifier avec le Petrus Cardinalis employé à la chancellerie de Raymond VI(78).
Que Cardenal ait eu quelque connaissance du droit de Justinien, la chose n'est guère douteuse et il fait même une allusion curieuse à la trébellianique, peut-être pour reprocher à Blanche de Castille de convoiter l'héritage de Raymond VII(79). Mais il n'a que mépris pour les légistes et le droit nouveau qu'ils enseignent. Il leur reproche de "tort maintenir" par devoir d'état, comme il reproche aux prêtres de trop boire à l'occasion des anniversaires, et aux aubergistes de piller leurs hôtes(80). Il s'attaque aux juges qui "ont juré de garder le droit de chacun", sont les premiers à faillir, et "même alors font semblant de rire"(81).
L'idée est reprise plus nettement encore dans la belle poésie Jhesus Cristz, noslte Salvaire :
"Aus tu, que t'iest fatz legista
E tols l'autrui dreg a vista
Al partir n'er t'arma trista
S'as forjutjada la gen"(82).
Contre la loi écrite il n'y a pas de critiques assez vives : elle s'accompagne "de tromperie et de verbiage", elle "chasse de son bien le petit et le grand" et fait perdre "son droit à celui qui veut dire vrai"(83). Souvent aussi l'attaque se fait plus précise : le droit romain avait imposé, dans la deuxième moitié du XIIe siècle, le serment "bolonais" prêté corporaliter ou tactis sacrosandis evangeliis, ainsi substitué à l'ancienne promesse. Cardenal s'en indigne : jadis,
"Que hom era crezutz ses sagramen,
Ab sol la fe, si la volgues plevir,
K veritatz era ses escondire.
Ar es tornatz lo segl' en tal azir
Que quecx pensa de son par a trazir"(84).
De vers en vers, le même grief revient lancinant et toujours pour opposer deux époques : jadis les chevaliers avaient coutume de "jouter"(85) ; ils étaient "loyaux", ils croyaient la loi, suivaient la loi et selon la loi agissaient(86) ; ils étaient preux et courtois ; maintenant les riches fondent leur richesse et leurs rentes sur les procès et méprisent la justice. C'est de rançon et de pillages qu'ils tirent leurs offrandes pour les églises(87). Les vilains sont devenus "habiles et savants et délurés, vezïat et saben e jaubardel(88)". Dans sa complainte sur les vivants et sur le monde, qui peut dater de l'année même de la bataille de Muret, Cardenal en vient à maudire les "vivants qui sont déloyaux, menteurs et fripons, pillards et jureurs" et le monde lui-même parce qu'il est "fourbe et trompeur", parce qu'il croit que "les vices sont vertus", que de "tort fait il veut reconnaissance et qu'il répute bons les tortueux(89)".
Bertran d'Alamanon se plaint vers 1260 des changements survenus dans le monde :"Lo segle m'es camiatz / Tan fort, don suy iratz / Qu'a penas sai que-m dia."
Jadis, on faisait des chansons, on s'amusait, on se livrait aux occupations qui convenaient à un bon chevalier ; mais maintenant, on craindrait d'être condamné si on le faisait encore. Le temps n'est plus au mérite ou à la valeur : "II ne faut songer qu'à des procès ou à des avocats afin derédiger des mémoires." ("Que me coven de platz / Pensar e d'avocatz / Per far libelhs tot dia"(90)).
La même passion animera Boniface de Castellane : lui aussi préfère les beaux équipages au "libelle"(91) ; il aime la guerre et le tumulte et méprise "les avocats qu'on voit arriver avec leur fardeau et aussi les prélats qui n'ont jamais rendu personne heureux : quand on leur a bien prouvé son droit, ils vous répondent que ce n'est rien, que tout cela est la propriété du comte(92)".
Montanhagol et Sicart de Marvejols s'en prennent moins aux légistes qu'aux inquisiteurs ; mais c'est encore pour leur reprocher de "juger selon leurs caprices", d'"abolir toute bonne foi", de "corrompre les serments", de "décevoir et de trahir"(93).
C'est Rome où "s'abritent la tromperie, la honte et le déshonneur" que Guilhem Figueira rendra responsable de cette "démesure" et de cette "félonie" qui "mettent le siècle en tourment et en guerre"(94)".
On trouve dans toutes ces pièces entrelacés les thèmes qui expriment bien les haines et les regrets des Toulousains : contre les nobles et les bourgeois qui exigent des écrits, contre le droit romain qui favorise leurs entreprises en assurant le triomphe de la chicane sur le bon droit, contre les Français qui tolèrent ou qui imposent de telles injustices, contre les clercs et les moines qui sont leurs complices, enfin contre une époque qui connaît ainsi le triomphe des méchants. La passion du moment confond dans la même malédiction les légistes, Rome et le roi de France.
On oppose depuis si longtemps les pays de droit écrit aux coutumes françaises et le droit romain au droit canonique qu'une telle alliance peut surprendre ; elle n'en est pas moins certaine et, au demeurant, fort explicable. Si Cardenal met sur le même pied le traître avéré qui devient bailli, sénéchal ou évêque, les clercs et les moines, les "guerres et les plaidoiries"(95), c'est qu'à l'époque beaucoup de clercs ont étudié le droit et, forts de cette science, sont entrés au service du roi. Philippe Auguste les emploie couramment dans sa curia, et ils deviennent les meilleurs agents du pouvoir royal. La bulle Super specula qui date de 1219 suffirait à montrer l'attrait irrésistible du droit romain pour les clercs(96), comme les inquiétudes qu'en concevait la papauté. Les affaires méridionales n'ont pu que fortifier cette attitude et incliner la Curie à prendre subtilement ses distances.
Il est difficile de mesurer la part exacte du droit romain dans la répression de l'hérésie ; mais il a certainement contribué à la rigueur des enquêtes et des poursuites. Il était fatal que les Languedociens détournent sur les légistes les griefs qu'ils avaient contre les inquisiteurs. L'exemple de Gui Foucois - le futur pape Clément IV - est symbolique : professeur à Paris vers 1230, ami de Bacon, conseiller vers 1240 à la curia regis, il rédige une ordonnance contre les hérétiques toulousains et fournit aux inquisiteurs une longue consultation où l'influence du droit romain est certaine(97).
Bien vite l'apaisement devait venir. On cultive le regret du temps passé ; Aimeric de Peguilhan, par exemple : "Greu es qui ve com es e sap com fo"(98). Et, mieux encore, Sicart de Marvejols :
"Ai Toloza e Proenza
E la terra d'Argensa
Bezers e Carcassey
Que vos vi e qu -us vey"(99).
"Comme je vous vis et vous vois" !
Mais le bon sens "un peu vulgaire" de Bertran Carbonel s'accommode du changement, et l'on trouve même dans ses coblas une série de brocards dont l'origine romaine est probable(100).
L'attitude des méridionaux est fort équivoque. Ils s'ingénient à préserver leurs anciennes coutumes, et leur méfiance s'exprime dans les actes de la pratique par les renonciations, comme dans cette curieuse disposition des statuts de Pamiers de 1228 qui interdit à tout legista ou decretista d'être avocat à Pamiers(101).
Le traité de 1229 paraît avoir désarmé les susceptibilités politiques. Dans la lettre qu'ils rédigent pour attirer des étudiants à Toulouse, les professeurs mentionnent la liberté de lire "les livres interdits à Paris", tournant ainsi au profit de Toulouse les dispositions de la décrétale Super specula(102). La chancellerie des comtes de Toulouse utilise désormais les formules romaines et elle est vite imitée par les nobles et les bourgeois(103). Le propre fils de Cardenal aurait, vers 1292, enseigné le droit à Montpellier(104).
Un nouvel équilibre social est né : l'un des derniers troubadours, Guiraut Riquier, célèbre avec les vertus chevaleresques les mérites de la bourgeoisie qui constitue désormais, dans le Midi, la classe la plus riche et la plus puissante(105). C'est à elle que s'adressent désormais les poètes et c'est elle dont ils flattent les goûts(106). La science est prisée plus que la poésie et les poètes eux-mêmes font carrière juridique : ainsi Daude de Pradas qui fut officiai de Rodez vers 1260(107), ainsi encore le Génois Lanfranco Cigala qui fut juge vers 1245(108). Lunel de Montech au siècle suivant fut docteur en droit et peut-être officiai de Montauban(109) ; Matfre Ermengaus, l'auteur du Breviari d'amor, était franciscain et juriste. Des sept fondateurs du Consistoire de la Gaie science, quatre sont juristes, et leur influence se retrouve dans les leys d'amors qui codifient minutieusement les "lois et décrets" de la poésie courtoise.
III.
Si les troubadours sont les "miroirs" et les critiques de leur époque, un dernier trait frappe le juriste qui les lit : ils ont une vision du monde ou, si l'on aime mieux, une philosophie du droit, qui jamais ne se dément et qui les oppose aux romanistes. Sous des formes diverses, avec plus ou moins de talent ou de bonheur, une même antithèse revient toujours : celle du bien et du mal, ou plutôt celle du droit et du tort.
L'opposition est déjà chez Guillaume d'Aquitaine : "Si no'm faitz dreg dels tortz qu'ie-us clam(110). Elle est reprise par Marcabru qui oppose la voie droite au sentier tordu : "Cuidan s'en van lo tort sentier / [...] E laisson la dreita carrau"(111).
Cercamon, Bernard de Ventadour, Peire Vidal usent couramment de la même image qui devient le thème central des chansons de Cardenal(112). Sa croyance à la justice de Dieu devient une prière de "renverser les traîtres, de les précipiter et de les abaisser" ; mais elle est aussi une protestation contre l'injustice qui triomphe ici-bas.
La dispute entre tort et droit fait l'objet d'une chanson qui peut dater de 1240. Droiture a pour compagnes Charité, Piété, Vérité, Miséricorde et Paix. "Pouvoir la défend, Savoir est son ami et Bonté est son abri avec le Dieu d'amour." Tort est suivi à la trace de Mensonge, de Ruse, de Tromperie, de Fraude, de Convoitise et d'Orgueil. Droit dit à tous de vivre justement ; il dit que l'homme travaille pour avoir honneur et bien ; il dit que quiconque ment est son ennemi. Mais Tort répond qu'il enrichit les siens et leur donne la puissance, que celui qui prend est sage et puissant et qu'il tient pour folie la sagesse qui se renferme en Dieu(113).
Un autre sirventès développe la même opposition, mais pour la tourner à la gloire de Dieu :"Que Dieu es tant cortes e poderÓs / Que dels tortz faitz cug que penra venjansa."(114)
Enfin, la pièce célèbre Jhesus Cristz nostre Salvaire n'est qu'une longue prière qui appelle la pitié de Dieu sur tous les pécheurs : les baillis qui commettent des simonies, les légistes qui suppriment les droits d'autrui, les religieux qui se reposent et s'engraissent, les usuriers, tous ceux qui abandonnent les "voies droites" ; qu'ils se souviennent tous des commandements de Dieu et fassent réparation de leurs torts(115).
Faire profession d'aimer le bien et de détester le mal est tout naturel chez un satirique, mais l'insistance de Cardenal est presque obsédante : "Je déteste l'injustice et le droit me plaît"(116), "je déteste tort comme c'est ma coutume et j'aime droit comme je le fis toujours"(117), "toujours je hais la fausseté et la fraude et me gouverne selon la vérité et le droit"(118). Cardenal ne voit que noir et blanc, confondant apparemment de très bonne foi ses adversaires avec les méchants et ne trouvant à Toulouse que de nobles sentiments ; mais l'opposition rhétorique est soutenue par des idées ou des images qui reviennent sans cesse : droiture, droiturier s'opposent à tortu, torturier, comme s'opposent les deux routes de la vie, l'une remplie d'allégresse et qui va au ciel, l'autre qui descend "dans l'enfer profond"(119). Le droit s'oppose au fait "tortu" : "Que dreiz non es mas volers / Can l'entortezis avers"(120).
Le grand malheur du monde est que "l'injustice marche droit" tandis que la droiture "n'y trouve gué ni pont"(121).
On pouvait, après cela, découvrir chez Cardenal tout au moins des tentations cathares : Lucie Vargas allègue justement une prière cathare adressée à "Dieu droiturier" et décrit l'atmosphère "imprégnée d'hérésie" de l'époque(122). Karl Vossler parle de même d'une "disposition sentimentale à l'hérésie" et rappelle que les prédicateurs cathares aimaient citer le sirventes Clergue si fan pastor(123). Cardenal se rapprocherait encore des vaudois par son rigorisme, sa conception de la messe, le prix "qu'il attache au sentiment et à la bonne volonté"(124), enfin, ses déclarations sur les serments inutiles(125).
Limitée et nuancée, la thèse d'Otto Rahn garde encore, on le voit, quelque crédit(126). Pourtant les hymnes de Cardenal à la Vierge ou à la Croix, l'estribot contre le clergé(127) suffiraient à prouver son orthodoxie. S'il marque parfois une sympathie discrète pour les vaudois(128), si même il attaque durement le clergé(129), il demeure toujours simplement et pieusement chrétien et met sa confiance dans la miséricorde de Dieu(130) ; on a même dit qu'une de ses plus vives satires contre la méchanceté des grands avait la résonance d'une prière(131) ; mais son inspiration le pousse à ressentir et à exprimer les contradictions et les paradoxes de la société qu'il traduit par des couples d'idées antithétiques. Qu'il s'agisse d'un procédé littéraire ou d'un système de pensée, il n'y a rien là qui soit spécifiquement cathare.
Les troubadours, on ne paraît pas l'avoir suffisamment remarqué, usent d'expressions ou de mot qui sont très précisément ceux des actes. Dans ceux-ci, l'opposition de "tort" et de "droit "est courante : on la trouve dans un acte du milieu du xie siècle du Liber feudorum major : Et si isti sui amici [...] faciebant torto ad illo comite et non volebant ei facere directo(132). On la retrouve avec un sens un peu différent dans un acte du Gévaudan qui date de 1109(133). Au XIIe siècle, l'opposition devient courante : dans un acte de Saint-Aubin d'Angers un plaideur reconnaît, par exemple, tortum suum et rectum monachorum(134).
Quant à la source de l'inspiration, il faut la trouver très certainement dans l'enseignement des écoles monastiques du XIIe siècle. On a pu donner comme source à tel poème de Cardenal des hymnes latins que l'on chantait au Puy quand il était enfant(135). Tous les troubadours croient à la justice immanente et cette croyance n'a pu qu'être fortifiée par la lecture de la Bible(136).
Dans la grande querelle qui oppose saint Bernard à Abélard, les troubadours prennent invinciblement le parti de la tradition : pour eux entre la vérité et l'erreur, entre le oui et le non il ne peut y avoir de compromis(137). Ils s'opposent en cela encore aux conceptions du droit savant. Leur recherche intransigeante de la justice et de la vérité ne peut s'accommoder des définitions des premiers glossateurs(138).
A l'idée d'une justice qui ne serait qu'une habitude ou une disposition d'esprit, à la conception venue d'Aristote d'une équité qui serait un équilibre des choses, ils opposent l'idée d'une morale fondée en Dieu et d'un droit venu de l'Ecriture : ce qui rejoint l'enseignement d'Isidore de Séville et d'Yves de Chartres(139), mais aussi, avec des nuances, celui de Gratien(140). Le droit pour Cardenal est "vérité", il est "bon vouloir", il est ce que Dieu "fait, fera ou a fait" ; il s'oppose au tort "comme la folie au bon sens", comme le péché à la vertu. La loi peut être écrite "sur la moitié du pouce de mon gant", car elle est le "dit de Moyse"(141).
Un sirventès de Bertran d'Alamanon que l'on date de 1259 est un appel à la vengeance de Dieu. Qui sème le mal récolte le mal, et qui veut du mal aux autres l'éprouvera à son tour :
"E qi mal mi fai mal li voill
E prec Dieu que de mal l'estre ;
Don d'aisso m'alegr'e-m demor,
E n'ai gran plazer e mon cor,
Qe Dius non gic a venjar ben ni mal
Per qu'en seran tuit venjat tal e tal."
Une autre poésie, en même temps qu'une attaque contre le pape et contre les clercs, justifie le succès et la force : celui-là sera appelé fils de Dieu qui aura vaincu sur le champ de bataille, et les clercs le couronneront, car "quand ils ont un maître puissant, ils font bien et humblement tout ce qu'il veut" :
"Aicell sera fil de Dieu apelatç
Ce aura fait al camp lo vensimen ;
Pe los clerges [el] er leu coronatç,
Car il veran c'aura-n l'afortimen ;
Adonc seran tutç a sun mandamen"(142).
Pour Montanhagol, le grand péché de l'Inquisition est que les clercs jugent non pas d'après le droit - qui ne peut être que la volonté de Dieu, - mais selon leurs caprices. Ils condamnent ce qui ne leur plaît pas et mêlent sans cesse le tort et le droit(143). Cardenal en vient même à opposer le bon droit au droit pur, la raison ou la justice à la justice feinte (fencha razo) et à l'"occasion" et, en "définitive" le droit naturel aux mœurs et aux coutumes (aips)(144) :
"Rams es de trasiÓ
Qui ab fencha razÓ
Aucf son companhÓ ;
E mais homs non se cuda ;
Razos es deisenduda
Cant us aips s'i apÓ
Que a nom ocaizÓ
Dretz a mestier d'ajuda
E qui l'en ditz de nÓ
En pur dreg a pauc prÓ." "
Bertran Carbonel appartient déjà à une autre époque. A la génération des vaincus de la bataille de Muret succèdent des poètes plus pacifiques ou plus prudents. Le temps n'est plus au refus et à l'intransigeance, mais à la conciliation et à la sagesse ; les coblas de Carbonel répondent comme en écho à Cardenal et cet écho rend plus sensible l'opposition de leurs principes : "Je dis qu'il vaut mieux mentir pour garder son bien que de dire la vérité qui nous causerait grand dommage."
Les hommes sont vils : "E non gardon senhat ni dessenhat / Ni segon drech, ni razon, ni mezura."
Pour critiquer il faut attendre "le lieu, le temps et la saison". Les brocards qu'allègue Carbonel justifient sa prudence un peu terre à terre : l'usage passe le droit ; tout excès est un défaut ; nécessité n'a pas de loi :
"Car dreitz ditz que necessitatz
Non a ley ayso es vertatz ;
Ancar ditz dreg(z) que cor d'atendre
Deu hom per fach comtar e pendre"(145).
Rechercher les idées juridiques des troubadours aboutit à la même impasse que de rechercher l'origine de leur mystique(146). Etienne Gilson a bien montré que l'amour courtois n'est pas issu de la mystique cistercienne(147). De même les sirventès ou les chansons sont fort loin des sommes romaines et il serait vain d'y chercher le souvenir de discussions d'école. Mais mystiques, juristes et poètes appartiennent au même siècle, et en perçoivent les vibrations. L'apparition du droit romain apporte une résonance nouvelle qui aussitôt éveille la méfiance des poètes : méfiance qu'accuseront les disparates de la société méridionale et qui deviendra au moment de la croisade opposition d'idées et d'attitudes ; les troubadours vivant dans l'exceptionnel et l'héroïque garderont la nostalgie des "temps antiques" ; les juristes se poseront en héritiers de la sagesse romaine pour justifier à la fois les conciliations nécessaires et les nouvelles formes politiques.