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Materiae Variae volume IV

 

 

 

PROPOS INTRODUCTIFS

 

  

 

 


La revue électronique Miscellanea Juslittera constitue un organe de publication scientifique à vocation résolument ouverte et interdisciplinaire, ayant pour objet l'exploration des rapports entre le droit, la justice et la littérature, envisagés sur une période s'étendant du Moyen Âge à la fin du XVIII° siècle. Celle-ci articule deux types de livraisons complémentaires : d'une part, des numéros thématiques consacrés à l'étude d'un auteur ou d’une œuvre déterminée ; d'autre part, des volumes collectifs intitulés Materiae Variae, relevant de la catégorie des Varia, et destinés à rassembler, au gré des contributions reçues, aussi bien des travaux antérieurement publiés que des études inédites, sous la forme d'articles indépendants réunis sans contrainte thématique préalable.

 

Le volume actuellement accessible en ligne correspond au quatrième numéro de la série Materiae Variae. Il réunit en son sein cinq contributions : trois articles ayant fait l'objet d'une publication antérieure et deux études inédites, offrant ainsi un ensemble scientifique à la fois diversifié et représentatif des orientations de recherche propres au champ de la juslittérature. 

 

 

 

 

SOMMAIRE 

 

"Punitions, impunités et fonctions sociales : théories morales et récits" de Jean Batany

 

Résumé : Jean Batany interroge la tension structurelle entre le devoir de punir et le devoir de ne pas punir au sein des autorités médiévales, en s'appuyant sur un corpus mêlant textes moraux, littérature narrative et sources juridiques, du haut Moyen Âge au XIIIe siècle.

L'analyse prend pour point de départ le contraste entre la logique du droit romain, fondée sur une distinction nette entre culpabilité, innocence et gradation des peines, et la mentalité médiévale, où la tarification mécanique des fautes, héritée des influences barbares, tend à se substituer à toute appréciation rationnelle de la responsabilité. La doctrine carolingienne des deux glaives, étudiée à travers les lettres d'Alcuin, tente d'organiser théoriquement cette dualité en confiant la répression au pouvoir séculier et la grâce au pouvoir spirituel, sans toutefois résoudre les contradictions qu'elle génère en pratique.

À travers le Roman de Rou de Wace et le « Jugement de Renart », l’auteur met en évidence l'existence d'un système ternaire de catégories pénales dont il souligne la correspondance avec les catégories eschatologiques de la théologie catholique naissante, rejoignant ainsi les thèses de Jacques Le Goff sur la genèse du Purgatoire. La notion de consentement, entendue comme participation passive au crime par tolérance ou silence coupable, apparaît quant à elle comme le ressort principal de l'impunité, notamment au sein de la hiérarchie ecclésiastique, abondamment mise en cause par les moralistes des XIIe et XIIIe siècles.

 

 

"L’appel à la croisade dans De passagio terre sancte livre 4 de la Flos historiarum terre Orientis de Hayton l’historien" de Mireille Issa

 

Résumé : Mireille Issa se propose d'analyser le quatrième livre de la Flos historiarum terre Orientis de Hayton l'historien, chronique orientale d'expression franque composée en 1307 à Poitiers sous le patronage du pape Clément V, dont le livre IV, intitulé De passagio Terre Sancte, constitue un projet de croisade d'une nature singulière.

Le cœur de l'analyse porte sur la structure argumentative de ce livre IV, articulé en deux axes complémentaires : la justification historique de la reconquête des Lieux saints, depuis la victoire de Saladin jusqu'à la chute d'Acre en 1291, et l'élaboration concrète d'un plan d'expédition fondé sur une coalition tripartite associant les forces latines, arméniennes et mongoles. Hayton y déploie une rhétorique à la fois érudite et pragmatique, appuyée sur des estimations chiffrées des effectifs adverses et alliés, l'identification des failles internes du sultanat mamelouk, et la valorisation stratégique du soutien potentiel des Maronites du Liban et des Géorgiens.

Mirelle Issa met enfin en lumière la singularité de cet appel, formulé non par un pontife romain mais par un Oriental chrétien dont la démarche excède la simple exhortation spirituelle. Le generale passagium qu'appelle Hayton s'inscrit dans une logique de survie géopolitique de l'Arménie cilicienne, menacée par la progression mamelouke et l'effritement de la protection mongole, faisant de cette chronique non seulement un témoignage historiographique, mais un instrument politique au service d'une cause nationale et chrétienne à l'agonie.

 

 

"Troubadours et juristes" de Paul Ourliac

 

Résumé : Paul Ourliac examine les rapports complexes entre la culture troubadouresque et la science juridique dans le Midi de la France, du XIIe au XIIIe siècle, en dégageant trois moments successifs d'une relation marquée par l'indifférence, puis par l'hostilité, et enfin par une accommodation progressive.

L'auteur établit d'abord que, malgré leur appartenance à des univers sociaux distincts, les troubadours entretiennent avec le droit un rapport organique et inconscient. La poésie lyrique occitane emprunte en effet sa langue et ses structures conceptuelles aux pratiques féodales méridionales, fondées non sur la hiérarchie des fiefs mais sur la convenientia, contrat oral fondé sur la seule parole donnée, dont le vocabulaire de la fidélité, du service et de la promesse constitue le substrat commun à l'acte juridique et à la chanson courtoise.

La croisade albigeoise marque une rupture décisive. L'introduction du droit romain, perçu comme une arme aux mains des clercs et des Français, suscite une hostilité véhémente, particulièrement chez Peire Cardenal, dont l'œuvre oppose systématiquement à la loi écrite et à la chicane des légistes une conception morale et transcendante du droit, fondée sur la vérité divine et l'héritage scripturaire. L'antithèse récurrente du droit et du tort traduit ainsi moins une réflexion juridique qu'une philosophie morale irréductible aux catégories du droit savant bolonais. L’auteur montre que cette hostilité, intense mais brève, s'efface avec la normalisation politique consécutive au traité de 1229, laissant place à un nouvel équilibre social dans lequel juristes et poètes, loin de s'exclure, finissent par se confondre, les leys d'amors codifiant la poésie courtoise étant elles-mêmes l'œuvre de juristes, témoignant ainsi d'une même sensibilité aux mutations profondes de la société méridionale médiévale.

 

 

"A la recherche d’un père connu… anatomie d’une enquête de paternité imposée par le pouvoir royal dans la Suite du Roman de Merlin" de Jérôme Devard 

 

Résumé : Jérôme Devard se propose d'analyser l'épisode de la recherche en paternité concernant le personnage de Tor dans La Suite du Roman de Merlin, en le confrontant aux mécanismes normatifs du droit médiéval des XIIe et XIIIe siècles, afin de démontrer que cette séquence narrative constitue une fictionnalisation savante de procédures juridiques réelles ou héritées.

A ce titre, l'enquête est déclenchée par la seule volonté de Merlin, en l'absence de toute demande des parties directement concernées. L'auteur en identifie le fondement dans la conjonction de deux logiques : d'une part, la nature semi-démoniaque du personnage, porteur d'une conception intransigeante et moralement ambiguë de la vérité ; d'autre part, un enjeu successoral féodal précis, la mort de la fille de Pellinor rendant Tor seul héritier possible d'un lignage royal désormais lié par hommage à la couronne d'Arthur. C'est cet intérêt dynastique de la royauté qui fonde juridiquement l'ouverture d'une enquête per inquisitionem devant la juridiction laïque.

Par ailleurs, l'analyse procédurale révèle que la scène d'audition de la mère de Tor reproduit fidèlement les formes de la convocation judiciaire médiévale, du témoignage instrumentaire et de la procédure inquisitoire, alors en plein essor au XIIIe siècle. La distinction opérée par Merlin entre père nourricier et père géniteur reflète la conception canonique de la paternité fondée sur la présomption Pater est quem nuptiae demonstrant, tandis que l'aveu y occupe une fonction duale, à la fois probatoire et pénitentielle. La révélation du viol originel, traitée avec une indifférence relative par Arthur, est expliquée par la dissymétrie sociale entre l'auteur noble et la victime paysanne, ainsi que par les exigences probatoires particulièrement contraignantes que le droit médiéval imposait en matière de viol.

L'auteur démontre enfin que la procédure de légitimation de Tor par reconnaissance royale, sans équivalent attesté dans la pratique capétienne du XIIIe siècle, emprunte ses structures essentielles à la procédure d'adoption mérovingienne telle qu'elle est décrite dans le Bréviaire d'Alaric et le Recueil de Tours. La déclaration publique de la mère devant la Curia regis y produit un effet constitutif analogue au consentement paternel requis dans l'adoption ancienne, opérant une recomposition juridique de la parenté. Ce décalage entre fiction romanesque et pratique contemporaine n'est pas interprété comme une ignorance du droit, mais comme le signe d'une mémoire juridique encore vive, mobilisée pour combler un vide normatif par transposition de schémas hérités. 

 

 

"Les enjeux de la légalité dans Phèdre" de Ralph Albanese

 

 Résumé : Ralph Albanese se propose d'analyser les rapports de complémentarité et d'exclusion entre la Loi et le Désir dans Phèdre de Racine, en démontrant que la dernière tragédie profane du dramaturge constitue une exploration systématique de l'impuissance de la légalité à réprimer les pulsions libidinales des protagonistes.

L'auteur établit d'abord que la pièce est traversée par une multiplicité de lois, prohibitions de l'inceste et du suicide, obligations conjugales et dynastiques, devoirs parentaux, qui structurent un univers moralement anarchique où chaque protagoniste se définit par rapport à sa propre transgression. Hippolyte, ennemi déclaré des lois de Vénus, contrevient néanmoins à la loi politique de son père en aimant Aricie ; Phèdre, héritière d'une lignée maudite placée sous la double tutelle contradictoire du Soleil et de Vénus, tente vainement de s'imposer ses propres lois pour réprimer une passion adultère et incestueuse qu'elle ne peut maîtriser ; Thésée enfin, incarnation de l'Ordre patriarcal et législateur suprême du royaume, se révèle incapable de rendre justice, condamnant son fils innocent sous l'empire de la colère et sans instruction préalable.

Par ailleurs, Ralph Albanese montre que la fausse nouvelle de la mort de Thésée constitue le ressort dramaturgique central de cette dialectique : en suspendant provisoirement l'autorité du Père, elle crée l'illusion d'une nouvelle légalité que la nourrice Œnone s'empresse d'exploiter pour banaliser la faute de sa maîtresse et précipiter la catastrophe par sa calomnie contre Hippolyte. Les aveux successifs de Phèdre sont analysés, dans la perspective psychocritique de Charles Mauron, comme autant de comparutions devant un juge, révélant la structure fondamentalement juridictionnelle de la conscience tragique racinienne.

Enfin, s'appuyant sur la lecture freudienne de Francesco Orlando, l'auteur soutient que la prohibition de l'inceste constitue la loi fondatrice de toute civilisation, et que c'est précisément cette transgression primordiale qui rend le conflit de Phèdre irrémédiable. La pièce démontre ainsi que le Désir subvertit inévitablement la Loi, condamnant les protagonistes à un assujettissement collectif aux impératifs de la déesse de l'Amour, et que la légalité, fût-elle patriarcale ou divine, se révèle radicalement impuissante à contenir la démesure du désir humain.