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Materiae Variae Volume IV

Propos introductifs 

Punitions, impunités et fonctions sociales : théories morales et récits de Jean Batany

L’appel à la croisade dans De passagio terre sancte livre 4 de la Flos historiarum terre Orientis de Mireille IssaIssa

Troubadours et juristes de Paul Ourliac

A la recherche d’un père connu… L’anatomie d’une enquête de paternité imposée par le pouvoir royal dans la Suite du Roman de Merlin de Jérôme Devard 

Les enjeux de la légalité dans Phèdre de Ralph Albanese

 

L’APPEL À LA CROISADE DANS DE PASSAGIO TERRE SANCTE LIVRE 4 DE LA FLOS HISTORIARUM TERRE ORIENTIS DE HAYTON L'HISTORIEN(1)* 

 

 

Mireille Issa

 

 

 

Autour de Hayton et de son œuvre 

 

Parmi les hérauts traditionnels de la croisade s’illustrent les pontifes romains, depuis Urbain II qui fait obtenir à l’Europe chrétienne la fondation à Jérusalem du Royaume latin avec ses États et dépendances, jusqu’aux papes Eugène III, Grégoire VIII et certains de leurs successeurs. Si après Hattin reprendre le combat dans ce Proche-Orient médiéval est un vœu cher au cœur de l’Europe chrétienne, les récits de voyages ultérieurs réussissent à l’exprimer, laissant transparaître à la fois la douleur d’avoir perdu le florissant Royaume du XIIe siècle, et le désir de le ressaisir. Mais l’Occident chrétien tient compte des coûts et dangers d’une expédition supplémentaire menée dans le même territoire, passé cependant aux mains de l’ennemi depuis la victoire d’un puissant chef kurde du nom redoutable de Saladin.

 

Cette fois-ci le héraut est, non plus le successeur de l’apôtre Pierre chef de toute l’Église catholique, mais bien un prince-moine arménien de la noble lignée des Héthoumides, fils d’Ochine cousin du roi Héthoum Ier († 1268), et portant ce même nom que la tradition occidentale latinise plus tard en Hayton [Haytonus]. Seigneur de Korykos(2) [Korikos, Corghoz, Curchus, Churchus, Corc, etc], ville d’Anatolie dont la réputation est scellée par l’imposante forteresse portuaire, Hayton semble être au centre d’une foule de tentatives biographiques peu authentifiées, voire discordantes. Sa date de naissance n’est pas sûre. Certains le font naître en 1230, d’autres en 1245 ou encore en 1250. Le Recueil des Historiens des Croisades soutient dans son introduction que l’historien de Korykos "était encore adolescent ou même enfant en 1251, à l’époque de l’avènement de Mangou-Khan, si ce n’est à l’époque de la mort de Houlagou-Khan en 1265"(3). Hayton épouse Isabelle, fille de Guy d’Ibelin et de Marie, fille du roi Héthoum Ier, dont il a plusieurs enfants – deux pour certains, cinq pour d’autres. Puis, encouragé par l’exemple du roi Héthoum II († 1307) qui, élevé dans la culture franque, prend l’habit chez les Franciscains(4), Hayton entre dans les ordres pour vouer le reste de sa vie à la religion au couvent des Prémontrés de Chypre, fondé depuis le XIIe siècle dans la tradition augustinienne. Dans la foulée, il se met à composer sa chronique La flor des estoires de la terre d’Orient en la dictant à Niccolò Falconi, qui entreprend aussitôt de la traduire en latin sous le titre de Flos historiarum terre Orientis. Or, en 1877, l’historien et humaniste Louis de Backer († en 1896) publie à Paris son ouvrage L’Extrême Orient au Moyen-Age(5), compilation de six récits médiévaux, entre autres celui de Hayton, qui composent le manuscrit français 2810 de la Bibliothèque nationale de Paris portant le titre initial Le livre des merveilles du monde. Backer soutient dans son introduction y avoir publié "le récit primitif"(6) de Falconi qu’il juge inédit encore à son époque, sorte de condensé embrouillé de La flor des estoires de la terre d’Orient, et l’intitule Relation du frère Jean Hayton. C’est dans cette Relation que Hayton déclare avoir effectué un voyage en Égypte, puis pris l’habit de religion dans le monastère des Prémontrés(7), contredisant ainsi la tradition commune(8). La fin de ses jours étant peu connue, on tend à placer la date de sa mort entre 1307 et 1315. Dans la version latine du Recueil des Historiens des Croisades, Niccolò Falconi se présente dans le colophon de son récit de la manière suivante :

 

Explicit liber Hystoriarum parcium Orientis, a religioso viro fratre Haytono, ordinis Beati Augustini, domino Churchi, consanguineo regis Armenie, compilatus, ex mandato summi pontificis domini Clementis pape quinti, in civitate Pictavensi, regni Franchie, quem ego, Nicolaus Falconi, primo scripsi in galico ydiomate, sicut idem frater H. michi ore suo ditabat, absque nota sive aliquo exemplari, et de galico transtuli in latinum, anno Domini M. III. septimo, mense augusti(9).

 

Écoutons ce que dit de son côté Christiane Deluz, auteur d’une traduction moderne de l’historien qu’elle tient à présenter sous le nom de Prince Hayton, soulignant ainsi la noblesse de sa lignée : "La Fleur des histoires de la terre d’Orient, au sens où on parlerait aujourd’hui de florilège, fut présentée au pape Clément V, à Poitiers en août 1307. L’auteur Hayton [...] exerca sans doute des fonctions importantes auprès des souverains arméniens, les représentant auprès des khans tartares"(10). Des éléments biographiques supplémentaires nous sont fournis par Louis de Backer. Hayton accompagne son oncle le roi en Mongolie, alors que celui-ci est en alliance avec Ghazan Khan, empereur des Tartares. Ensuite, après avoir embrassé l’état monastique, il se rend sur l’appel du pape Clément au couvent de Prémontré à Poitiers, où il devient prieur(11). Quant à l’intrigant Niccolò Falconi, auteur de la traduction vernaculaire, il ne bénéficie pourtant que d’informations biographiques frugales. Vers la fin du livre III, au chapitre XLV(12), Falconi intervient pour exposer la méthode de travail de Hayton qu’il surnomme hujus operis compilator(13). En effet, entre les débuts de Gengis Khan, premier empereur mongol (mort en 1227), jusqu’au règne de Mango Khan, petit-fils de ce dernier et quatrième empereur (mort en 1259), le chroniqueur héthoumide reprend ce que contiennent les histoires des Tartares, sans en préciser contenu, genre, ni tradition écrite ou orale. Ce qu’il raconte entre l’époque de Mango Khan jusqu’à la mort en 1265 d’Hulégu, autre petit-fils de Gengis, serait recueilli dans ce qu’il a appris et entendu de la bouche de son oncle le roi d’Arménie. Des débuts d’Abaka Khan, fils d’Hulégu (mort en 1282), jusqu’à la fin du IIIe livre, il rapporte les faits de son actualité dont il est témoin oculaire. 

 

L’ouvrage quant à lui connaît les enchevêtrements de structure auxquels la littérature historiographique de l’époque n’est pas étrangère. La chronique est composée de quatre livres, mélange de géographie et d’histoire que couronne l’appel à la croisade. Rédigés initialement en ancien français sous le titre de La flor des estoires de la terre d’Orient, les trois premiers livres de l’ouvrage sont consacrés à la description des quatorze royaumes formant la carte de l’Asie médiévale(14), ensuite de l’histoire des dynasties avoisinantes arabes et mongoles. Le quatrième livre est écrit initialement en latin, puis traduit en vernaculaire par Jean le Long(15). Voici l’incipit de l’ouvrage qui porte désormais le titre de Flos historiarum terre Orientis : 

 

Iste liber intitulatur Flos hystoriarum terre Orientis, quem compilavit frater Haytonus, dominus Curchi, consanguineus regis Armenie, ex mandato summi Pontificis sanctissimi domini nostri Clementis pape quinti, anno Incarnationis Dominice millesimo CCCVII in civitate Pictavensi, regni Francie(16).

 

Appelé indistinctement traité, plan de reconquête ou projet de croisade, c’est ce quatrième livre de la Flos historiarum qui est l’objet de mon intérêt. Il occupe dans l’édition du RHC les pages 340 à 363 et s’intitule De passagio Terre Sancte ; la version française se trouve aux pages 220-253 sous le titre "Le passage d’Outre mer". Le premier chapitre du livre IV laisse entendre de nouveau la voix personnelle de l’historien : Ego vero, frater Haytonus, qui de mandato domini nostri Summi Pontificis sum de hac materia locuturus(17). Et au moment où la biographie de Niccolò Falconi nous fait défaut, sur Jean le Long († 1383) nous pouvons encore obtenir quelques maigres renseignements. Louis de Backer établit que ce dernier est un moine flamand de Saint-Bertin, qu’il avait traduit en français, langue qu’il maîtrise parfaitement, beaucoup de récits de voyage du XIVe siècle, qu’il est surnommé Iperius parce qu’il est originaire d’Ypres, ville de Flandre, que son vrai nom est "de Langhe" qui veut dire "long" en flamand et qu’il est l’auteur de la Chronique de Saint-Bertin(18). 

 

En outre, grâce aux trois premiers livres, la Flos historiarum de Hayton s’apparente aux récits médiévaux qui offrent une carte de routes mise au service des nombreux voyageurs, occidentaux notamment, de l’époque. Ces récits ont certes plus d’un point en commun avec Le devisement du monde de Marco Polo dont, en premier, les techniques narratives fondées sur la présentation d’un choix de notes ethnologiques dans un cadre historico-géographique peu exploré, un ailleurs inhabituel, source d’émerveillement. C’est ce qui confirme d’ailleurs l’intention de Marco Polo, puisque le marchand vénitien entend parler de "merveilles", tel qu’il le déclare dans la partie liminaire où il prête le serment d’authenticité : 

 

Si trouverez les grandesimes merveilles qui y sont escriptes de la Grant Hermenie et de Persse et des Tartas et d’Ynde et de maintes autres provinces, si comme nostre livres vous contera tout par ordre apertement des que mesires Marc Pol, sajes et nobles sitoiens de Venice, raconte pour ce que il les vit(19).

 

Un siècle avant Hayton, Jacques de Vitry(20) suit à peu près les mêmes techniques. Tout en éludant les longs descriptifs, contrairement aux habitudes narratives des chroniqueurs de la première Croisade Foucher de Chartres et Raymond d’Aigles ses prédécesseurs, et de ceux de la deuxième Croisade, Guillaume de Tyr notamment, l’évêque de Vitry privilégie les courts récits. Un siècle après Hayton, Louis de Rochechouart (1433-1506)(21), en cours de pèlerinage à Jérusalem, garnit son carnet de voyage de notes prises sur le vif. L’ajout du quatrième livre, fort probablement commandité par Clément V, investit ainsi l’œuvre arménienne de son identité de chronique essentiellement politique. Celle-ci, composée longtemps après la défaite des Latins dont elle semble porter encore l’indélébile amertume, exhorte en effet à soutenir une entreprise guerrière de plus, espérant ainsi une possible récupération de cette chère contrée dont elle offre une prosopographie nostalgique. Toutefois, si Marco Polo, Louis de Rochechouart et Jacques de Vitry sont de passage et que leurs récits soulèvent la question de l’intérêt pour les auteurs médiévaux d’esquisser des descriptions étendues mais rapides, la Flos historiarum terre Orientis, chronique orientale d’expression franque hautement prisée à l’époque, relève sans contestation de l’historiographie chrétienne qui entend raviver l’idéologie de la croisade et sert d’ébauche de nouvelle conquête de la Terre sainte, voire de confirmation de la conquête. C’est ce vœu intime de la Chrétienté médiévale que tentaient d’exaucer jusque-là des croisades mineures ou, encore moins, des voyages de délégués apostoliques, d’aventuriers et de pèlerins. 

 

 

L’appel

 

Composé alors de 28 chapitres, le livre IV est sous-tendu de deux axes majeurs. Le premier (chap. I-IX) reprend les motifs pour lesquels l’Occident chrétien se doit de prendre les armes et reconquérir les Lieux saints dont l’ennemi s’était emparé. Hayton expose la situation de l’Égypte sous le principat du Mamelouk Nasser al-Din [An-Nasser Mouhammad ibn Qalawoun]. Il retourne dans l’histoire afin de rappeler qu’en 1153 le roi Amaury I avait conquis des régions sur l’Égypte ; que Saladin, fils du sultan Shirkuh, avait pris Jérusalem ; et que le roi anglais Édouard avait participé à la croisade pour venir à la rescousse du Royaume. Il poursuit sa relation jusqu’à la mort du sultan Al-Achraf Khalil survenue en 1291, peu après la chute d’Acre. Le deuxième axe rejoint l’actualité de l’historien arménien et comprend les préparatifs de l’expédition objet de son appel : Description minutieuse géographique, administrative, naturelle et militaire de l’Égypte ; incitation à l’action ; promesse mongole d’aider les chrétiens ; et rôle potentiel des Maronites et des Géorgiens. L’exposé se clôt sur les trois voies que la future armée latine pourrait suivre (chap. XXV) : La voie de Barbarie, celle-ci allant probablement depuis les grandes étendues désertes de l’Afrique du Nord jusqu’à l’Égypte, la voie de Constantinople, et enfin la voie d’Arménie, dont la terre et le climat sont favorables dès la Saint-Michel. Cette dernière note est importante, vu que les grandes chaleurs d’été qui frappent l’ensemble du pays(22) risquent d’incommoder les Latins. Par la suite, Hayton expose un peu partout dans le livre IV les points avantageux de ses ennemis, principalement leurs fortunes, sans omettre de dénoncer leurs déficiences. Or les Égyptiens ne sont pas bons combattants et leur armée est une multinationale de mercenaires et de Mamelouks, esclaves chrétiens ou renégats. Ensuite, les princes d’Égypte, d’origines ethniques diverses, se détestent et s’entretuent au point de susciter dans le cœur du pusillanime Nasser al-Din la hantise des complots, son véritable talon d’Achille. C’est cependant le chapitre XX De comodis primi passagii(23), clé de voûte du quatrième livre, qui dévoile que les musulmans ne pourront point survivre aux défaites infligées par les Mongols au sultan de Babylonie, autrement dit le calife abbasside, ni par la suite oser faire front aux puissants Tartares, qui auraient déjà terrassé les Sarrasins d’Asie. Reste le sultan d’Égypte, dont l’egressio vers la Syrie en vue de freiner l’avancée des alliés sera "risquée, pénible et très néfaste" :

 

Egressio quidem soldani de Egipto causa veniendi ad regnum Syrie eidem esset periculosa, tediosa et plurimum dampnosa : periculosa propter dolum et proditionem sue gentis ; tediosa quia sepius posset a fidelibus Christicolis infestari. Damnosa quia suum errarum consumeret et vastaret. Vix enim crederetur si dicerem summam thesauri quam soldanum et gentem suam oportet expendere quocienscunque egreditur de Egipto(24).

 

Au milieu de ces hypothèses, sur le conseil du roi d’Arménie, Hayton recommande aux Latins d’envoyer des lettres à Carbanda empereur des Mongols, pour le solliciter avec instance de veiller sur les deux régions de Mélitène et Alep et, afin de parer aux assauts maritimes ennemis pouvant venir du côté de Chypre, de détecter tout mouvement suspect de navigation(25). Dans son exhortation, tout en détaillant la stratégie des manœuvres, l’historien héthoumide intervient une fois de plus pour avouer l’insuffisance de ses connaissances et son incapacité de pouvoir conseiller au Pontife une telle entreprise(26). Intitulée "Du prouffit du passaige premier d’Outre mer", la version française de Niccolò Falconi, quant à elle, est plutôt fidèle. Falconi, qui s’efface généralement derrière l’instance de Hayton, rend compte du point de vue occidental, pour lequel le toponyme Outre mer se réfère au transmarinus souvent mis en œuvre par le Recueil des Historiens des Croisades dans l’édition des chroniques. Or l’appel vient d’un Oriental, un Arménien ayant passé le plus clair de sa vie sur les pentes du Caucase chrétien et auteur d’une ferme opinion ambitionnant la consolidation de l’alliance entre l’Arménie, la Mongolie et les derniers bastions de l’ancienne puissance croisée. Dans les deux versions, on ne doit pas s’étonner de voir le chroniqueur, emporté par un souffle patriotique, s’attarder sur une description élogieuse de l’Arménie que rehaussent deux gloses puisées, la première dans l’histoire d’Alexandre le Grand, et la seconde, vétérotestamentaire, dans celle de l’arche de Noé échouée sur le mont de l’Ararat. Il importe donc à l’historien de glorifier sa terre natale et d’exalter les hautes qualités de son peuple au moyen de notes anthropologiques portant tour à tour sur le site privilégié par ses montagnes et attenant à un entourage multiethnique, sur les habitants qui tirent leurs patronymes de leur appartenance régionale, ou sur le maniement habile des armes :

 

Latitudo terre ex parte occidentalis incipit a mirabili civitate que Porta Ferri vulgariter dicitur, quam quidem rex Alexander firmavit [...] In regno Armenie sunt plures magne et ditissime civitates ; inter alias vero civitas Taurisii famosior judicatur. In terra Armenie sunt magni montes et planicies late, flumina magna et lacus aquarum dulcium et salsarum in quibus piscium magna copia invenitur. Gentes in terra Armenie habitantes diversis nominibus nuncupantur, juxta terras et provincias in quibus degunt, et sunt equester et pedester strenui bellatores [...] In Armenia est altior mons qui sit in orbe terrarum, qui Ararath vulgariter appellatur, et in cacumine illius montis archa Noe post diluvium primo sedit(27). 

 

Cependant, la chronique de Hayton doit son succès à la présentation des héros de l’époque post-croisée, les Mongols connus plus couramment auprès du public occidental sous le nom de "Tartares". Après les victoires éclatantes des khans aux XIIIe et XIVe siècle, notamment de Gengis, Koubilaï et autres princes illustres de la geste, les voyageurs occidentaux se lancent volontiers dans leurs aventures d’exploration. Certains parmi eux laissent des œuvres indéniablement précieuses, constituant aujourd’hui plus un fonds historique savant qu’une simple littérature de découverte. Né à Cassel en France, Guillaume de Rubrouck(28) est envoyé en 1252 par le roi de France Louis IX pour une mission en Mongolie, là où il engage des discussions religieuses avec Mango Khan. Un peu moins que la Flos historiarum de Hayton, et sur un pied d’égalité avec le reste des récits médiévaux de voyage en Extrême-Orient, le Voyage de Guillaume de Rubruquis(29) contribue à jeter les assises de ce nouveau savoir historiographique, qui permettra à la postérité d’accéder à la pleine connaissance des Mongols, à leur genèse, leur expansion géographique depuis le Danube jusqu’en Chine, leur mode de vie, nourriture, mœurs matrimoniales et sensibilités religieuses, tout comme au rôle des chrétiens nestoriens, pionniers de leur évangélisation. C’est donc avec ce peuple sorti du fin fond de la Tartarie chinoise que les Héthoumides d’Arménie investissent leurs affinités inouïes, tout en cherchant à rétablir et raffermir le pouvoir des Latins en Orient. On peut lire avec profit le rapide aperçu que propose Claude Mutafian de Héthoum Ier, qu’il qualifie de souverain exceptionnel, ainsi que de ses rapports avec les Mongols d’une part, et la Papauté d’autre part(30).

 

En réalité, entre 1247 et 1255, le roi Héthoum, s’apercevant de l’ampleur de l’invasion de Gengis Khan, doit effectuer un choix qui épargnerait à l’Arménie les plus gros risques. Dans l’alternative de conclure un accord qui rassemble Latins d’Occident, Arméniens et Seljoukides contre les Mongols, ou de se rallier à ceux-ci et tirer profit de la paix qu’il aura remportée avec eux, il choisit de se ranger du côté des Mongols(31). Or les ressentiments de ces derniers provoqués par les exactions des princes musulmans n’avaient pas encore tiédi. Cette récente amitié, bien entendu, ne vaut pas encore au roi d’Arménie l’approbation latine générale. Néanmoins, favorisant les échanges diplomatiques, elle contribue à tenir l’Occident au courant des développements des succès guerriers, voire calme les frayeurs des chrétiens occidentaux, dès qu’ils eurent appris le respect que les Mongols réservent à la foi chrétienne dont ils viennent de découvrir les rudiments. C’est dans ce contexte que les lettres parvenues à saint Louis le décident en 1253 à concevoir des plans de rapprochement franco-mongol et à déléguer à ce propos Guillaume de Rubrouck. Peu auparavant, à Gengis Khan avait succédé son petit-fils Mong Khan. L’habile Héthoum Ier effectue donc un voyage en Mongolie, rencontre dans un premier temps Mong Khan et, dans un second temps, sur son chemin de retour, Hulégu, frère de ce dernier et époux d’une chrétienne. Aux dires de Mutafian "l’alliance arméno-mongole est donc un coup de génie de Héthoum, qui devient ainsi une sorte de conseiller du christianisme auprès du khan"(32). Le roi d’Arménie se servira de cette alliance comme d’une cuirasse contre les Abbassides de Bagdad, et contre les Mamelouks, autre puissance musulmane en herbe en Égypte. En effet, la progression mamelouke est déjà source d’inquiétude pour l’Arménie, qui craint surtout pour la survie de la région cilicienne, laquelle perd dès 1282 la protection mongole par la mort d’Abaka. Dans leur nouvel isolement, les Arméniens, incapables de faire face aux invasions mameloukes en Cilicie, ne peuvent plus désormais compter que sur le soutien des Hospitaliers et des Templiers(33). On peut revoir à ce propos l’étude détaillée L’Arménie du Levant (XIe-XIVe siècle). Les deux parties intitulées "Héthoumides et Mongols : L’apogée d’un Royaume (1219-1289)" et "Héthoumides et Mamelouks : L’agonie d’un Royaume (1289-1375)"(34) y résument parfaitement la montée et la chute du Royaume arménien au tournant du XIVe siècle.

 

À son tour, le Vénitien Marino Sanudo [Marinus Sanutus Torsellus] (1260-1338), encouragé par la reprise des voyages en Palestine puis dans les anciennes dépendances du Royaume latin, laisse un précieux témoignage dans son récit Liber secretorum fidelium Crucis. Édité en 1611 par Jean Aubri parmi les Gesta Dei per Francos de Jacques Bongars(35), le Liber traite moyennant les mêmes gloses ethnologiques l’histoire et la géographie des peuples que la littérature des croisades a fini par rattacher à la Terre sainte. La visite que rend en 1253 le frère du roi arménien, Sempad dont il est possible de deviner le nom sous la forme douteuse de Ginibaldus, à Mango Khan empereur des Tartares demeure un des moments cruciaux de l’histoire de Sanudo. Sempad effectue un séjour de quatre ans et entreprend avec Mango des pourparlers pendant lesquels il présente à l’empereur les requêtes que Sanudo résume en sept points, à savoir : la conversion moyennant baptême des Mongols, l’établissement d’une paix durable entre les Arméniens et ces derniers, la dispense fiscale du clergé et des laïcs chrétiens dans l’ensemble des contrées prises par les Tartares, le secours des chrétiens pour la récupération de Jérusalem et de la Terre sainte, la destruction de Bagdad et l’éviction du calife, l’assistance due aux Arméniens par tout Tartare habitant dans le voisinage de l’Arménie, la restitution de toutes les terres arméniennes occupées par les Tartares, et la concession ultérieure au roi d’Arménie de toutes les terres conquises sur les Sarrasins(36). La visite ayant été achevée dans le faste local, Mango Khan envoie au roi une réponse exprimant une bonne mesure de prosélytisme :

 

Vobis itaque Regi Armeniæ, taliter respondemus : quod preces vestras acceptamus, et omnes faciemus, cum Dei beneplacito, adimpleri. Primo quidem ego dominus Imperator me faciam baptizari et Christi suscipiam veram fidem, et omnes de domo mea baptizati in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti, tenebunt fidem quam tenent hodie Christiani. Et omnibus sub meo Imperio constitutis idem consulam, non tamen violentiam inferam, nam fides violentiam non equirit(37).

 

Ainsi, après avoir promis d’accorder aux chrétiens vivant sous sa domination la liberté du culte et l’exemption des impôts, Mango Khan s’engage à aider les chrétiens à rentrer en possession de la Terre sainte et à y effectuer personnellement une visite en l’honneur de Jésus-Christ, dès qu’il aura investi son frère Hulégu [Halaon] de la mission de soumettre Jérusalem au pouvoir des chrétiens. Il donne l’ordre aux Tartares qui avaient déjà occupé la Turquie de se soumettre à Hulégu et de restituer aux Arméniens les points militaires qu’ils avaient pris de force. Certes, les débuts des Mongols dans la nouvelle foi sont dignes d’attention. Jusqu’à cette date, ceux-ci semblent encore osciller entre d’une part leur chamanisme initial ou bouddhisme comme le laissent conjecturer les observations des voyageurs, et d’autre part l’influence grandissante du christianisme puis celle, plus timide encore, de l’islam. Ces réticences découragent les papes qui plaçaient leurs espoirs sur les tentatives d’évangélisation massive, pouvant élargir l’obédience romaine en Orient après les succès enregistrés auprès de la population arménienne(38) et d’autres chrétiens orientaux. Et ce sont bien les hésitations des Mongols et l’amertume de l’Église latine qui poussent Jean Richard à conclure que "le passage au bouddhisme ou à l’islam des dynasties mongoles réduisait considérablement ces espoirs"(39). 

 

Un autre voyageur, le franciscain Jean du Plancarpin, de son vrai nom italien Giovanni dal Piano del Carpini, est lui aussi source de connaissances sur cette nation à mi-chemin entre barbarie et civilisation. Attiré par la fulgurance de leurs exploits, Plancarpin, traite dans son Historia Mongalorum quos nos Tartaros appellamus(40) des croyances religieuses mongoles, qu’il résume au troisième chapitre de son récit sous le titre de De cultu Tartarorum :

 

Unum Deum credunt, quem credunt esse factorem omnium visibilium et invisibilium ; et credunt ipsum tam bonorum in hoc mundo quam pœnarum esse factorem : non tamen orationibus vel laudibus aut ritus aliquo ipsum colunt. Nichilominus habent idola quædam de filtro ad imaginem hominis facta(41).

 

Au début du XIVe siècle, de semblables témoignages provenant d’une Europe en quête de paix, bien plus, cherchant ardemment la fiabilité d’une main-forte, viennent corroborer les prémisses de l’alliance arméno-mongole. Toutefois, Hayton est bien conscient des frais élevés de la guerre ; aussi sa chronique abonde-t-elle en détails et chiffres qui ne manquent pas de réalisme. En effet, l’historien arménien avance le nombre approximatif des effectifs, aussi bien des ennemis, Sarrasins ou Mamelouks, que de la future coalition que constitueront l’armée arménienne, l’armée tartare et celle des Latins. En posant des données dont il semble être sûr, Hayton estime dans le quatrième livre que les Égyptiens possèdent une pauvre infanterie mais une abondante cavalerie. L’armée de Nasser al-Din s’élève à 20.000 bons et forts cavaliers, disposant chacun de quatre montures, trois chevaux et un chameau(42). Les dépenses de guerre, explique Jean Richard dans son article "Le financement des croisades"(43), contraignent préalablement les puissances occidentales à pallier les besoins des diverses manœuvres, décréter les fonds suffisants pour couvrir soldes et rémunérations, préparer les flottes faites de galères à chiourme, et acquérir les chevaux, sans perdre de vue d’autres frais tout aussi bien onéreux comme le paiement de rançons pour rachat de captifs. Aux dires de l’illustre historien, elles opèrent "un transfert de propriété"(44), sans pour autant escompter un gros butin. Elles prévoient ainsi un budget considérable dont la gestion doit être en principe l’objet d’une coordination, ou du moins d’une entente, condition presque jamais remplie sur l’étendue des huit Croisades, tel que Richard semble vouloir le dire. Revoyons alors le quatrième livre de Hayton. L’historien estime, pour en venir à réaliser son projet de croisade, avoir besoin de mille chevaliers, dix navires et trois mille fantassins armés(45). En outre, il propose d’apprêter un accès à travers la ville de Tripoli, dont le port a besoin par ailleurs de réédification. La réhabilitation du port faciliterait d’autant plus l’entrée que l’historien affirme qu’autour de la ville habitent des chrétiens, très vraisemblablement des Maronites en raison de la proximité géographique, prêts à soutenir les Latins, et que leur nombre s’élève à 40.000 bons combattants aussi bien des fantassins que des archers(46). En 1182, Guillaume de Tyr avait estimé toute la population maronite à 40.000 individus(47). Un peu plus de deux siècles plus tard, l’approximation de Rochechouart passe à 50.000(48). J’émets donc quelques réserves sur l’authenticité de ces chiffres. Cependant, conscient des périls de son appel, tout comme des probabilités du succès de l’entreprise, Hayton fait preuve de prudence et, dans un geste d’abnégation qui sait que la décision finale revient au souverain Pontife, il s’en remet à Clément V. La formule d’excusatio mise en œuvre au chapitre XXV, brève transition dans le cours de la narration, exprime l’insuffisance aussi bien de son autorité que de ses connaissances(49). On n’oublie pas que tout le livre IV est placé sous le titre des profits à tirer aussi bien par les Latins, les Tartares que les Arméniens et autres chrétiens orientaux. Néanmoins, quelques chapitres plus loin, Hayton, attentif aux calculs préalables que doivent effectuer papes, rois et seigneurs, tout comme aux risques d’insuccès pour toute entreprise décidée à l’échelle internationale, en vient à exprimer au pape Clément sa crainte principale, légitime sans doute, de voir les Tartares défaillir ou refuser d’aider les chrétiens (non possent aut nollent(50) ). Seule, la volonté pontificale en décidera. 

 

Réexaminons l’intérêt d’une nouvelle croisade, dite « passage » au seuil du XIVe siècle. Une observation philologique s’avère ici utile, à savoir que le terme de passagium, employé pour la première fois par Jacques de Vitry, détrône déjà à cette époque les expressions usuelles des deux premières générations croisées, telles que peregrinatio ou Crucis iter. Il s’agit probablement d’un voyage plus ou moins étendu ou, à plus forte raison, d’un pèlerinage s’astreignant initialement aux Lieux saints, puis bénéficiant de conditions favorables avant de se prolonger en aventure qui ambitionne le continent asiatique. En parlant de la Croisade de saint Louis en 1270, Jean Richard distingue "passage particulier" et "passage général"(51). Le premier engage des effectifs et objectifs limités ; le second mobilise de nombreux souverains et un nombre imposant d’armées. La Flos historiarum terre Orientis fait appel sans doute à un generale passagium, qui ressusciterait la gloire première et dont l’intérêt est de montrer les bienfaits de la paix que procure l’amitié nouée avec les peuples d’Extrême-Orient. Le generale passagium de Hayton optimise les possibilités d’agrandir le royaume de la Chrétienté et de réaliser l’utopie de la Jérusalem céleste dont avaient rêvé les premiers croisés. L’appel de Hayton, ayant en considération la délicatesse de la situation géopolitique de l’Arménie, n’est pas un simple cri au secours. Il n’est en rien moindre à l’appel des premiers croisés et tire son importance de sa capacité de resituer plus solidement l’Arménie et toutes les puissances chrétiennes de la carte historique du XIVe siècle sur un échiquier politique sans cesse tragiquement ballotté. Entre l’apogée et l’agonie, à peine un siècle ou un siècle et demi. Il semble que l’Arménie et les autres contrées ont besoin, non seulement de ce qui fut jadis considéré comme un coup de maître du roi Héthoum, mais d’une capacité d’adaptation politique en vue de survivre.