La Chanson de la Croisade Albigeoise
        (début du XIIIe siècle)
Commentaire proposé par Alice Faure (Université de Poitiers)
Jalons de juslittérature dans la Chanson de la Croisade Albigeoise
 
Analyse de l'oeuvre
 
La Chanson de la croisade albigeoise est une chanson de geste occitane du XIIIème siècle relatant les événements de la croisade contre les Albigeois (1209-1229), lancée par le pape en 1209 pour éradiquer l’hérésie. Les croisés s’emparent rapidement des terres de Béziers puis de Carcassonne. Leur pouvoir se consolide au fil du temps sous l’égide de Simon de Montfort, qui se voit reconnaître la souveraineté sur les territoires de Trencavel par le pape lors du concile de Latran en 1215. Les croisés ne rencontrent pas d’opposition forte avant les actions de Raymond VII, le fils du comte de Toulouse, qui contre-attaque peu de temps après pour récupérer son domaine. Il réussit à en reprendre le contrôle à la mort de Simon de Montfort en 1217, jusqu’à l’intervention du roi de France en 1226.
 
La chanson est aussi chronique, puisque sa rédaction est contemporaine des événements qu’elle décrit (1208-1219) et permet d’apprécier le point de vue des deux partis en présence. La première partie de la croisade, des laisses 1 à 130, est écrite par Guillaume de Tudèle et relate les événements se déroulant entre 1208 et 1213. Cette partie se montre favorable aux croisés et violemment hostile aux hérétiques, dont il n’hésite pas à décrire largement les supplices, sans pour autant s’attaquer aux seigneurs méridionaux. Le continuateur anonyme, sans doute un clerc de l’entourage du comte de Toulouse, reprend la rédaction vers 1228 et écrit les quatre-vingt trois laisses suivantes (131 à 214). A l’inverse de Guillaume de Tudèle, il est hostile aux croisés qu’il présente comme des étrangers orgueilleux et cruels venus s’emparer de terres qui ne leur appartiennent pas tout en en chassant les seigneurs légitimes. Il laisse cependant de côté la question de l’hérésie, qu’il ne mentionne jamais : il présente la croisade sous l’angle de l’invasion militaire, où les croisés chassent les seigneurs méridionaux comme le comte de Toulouse ou le comte de Foix et sont légitimés par le concile de Latran, bafouant ainsi la justice et le droit, alors qu’ils massacrent ou trompent les populations. L’opposition des deux auteurs rend surprenant le fait que l’un ait choisi de continuer l’œuvre de l’autre pour exprimer ses vues et défendre les seigneurs méridionaux. Mais comme ce n’est pas leur position sur l’hérésie qui les oppose, et que, bien que favorable aux croisés, Guillaume de Tudèle reste respectueux des seigneurs du Sud, l’Anonyme trouve un terreau propice à la défense de ces derniers. Ignorant la dimension religieuse de la croisade, c’est la question de la légitimité et de la justice de l’entreprise guerrière qu’il interroge.
 
L’œuvre s’ouvre sur la proclamation de la croisade par le pape pour combattre l’hérésie, ses préparatifs et l’arrivée des croisés venus du nord de la France. Le comte de Toulouse détourne de ses domaines la colère de l’Eglise en se repentant (laisses 1 à 10). Pour ce faire il se joint à la croisade et la guide jusqu’à Béziers où le vicomte de Trencavel, accusé de protéger les hérétiques, se retranche. La croisade prend Béziers et met la ville à feu et à sang : c’est le début d’une longue série de sièges et de batailles que Guillaume de Tudèle décrit longuement en louant la vaillance des croisés, tout particulièrement celle de Simon de Montfort, désigné par l’Eglise comme chef de la croisade (laisse 35). A mesure que l’armée croisée progresse et prend possession de plus en plus de villes méridionales pour réprimer l’hérésie, la situation du comte de Toulouse se modifie. Ses espoirs concernant la protection de ses terres se révèlent vaines : le concile de Saint-Gilles lui demande de se dépouiller de tous ses biens et revenus pour se faire pardonner de l’hérésie toujours présente à Toulouse (laisse 58 à 62). Refusant ces conditions, le comte prend ses distances ; il part chercher des appuis auprès de différents seigneurs, puis s’oppose à Montfort en partant l’assiéger à Castelnaudary après l’un des premiers sièges de Toulouse (laisses 78 à 105). La partie de Guillaume de Tudèle s’achève sur l’intervention du roi d’Aragon, Pierre II, allié au comte de Toulouse par le mariage de leurs enfants (laisses 130-131).
 
L’Anonyme reprend le récit de la croisade en plaçant dans la bouche du roi d’Aragon sa propre opinion : les croisés ne veulent que dépouiller le comte de Toulouse alors que celui-ci n’est coupable d’aucun crime. Le roi entraîne son armée vers le sud de la France, défaisant sur son passage les Français qu’il rencontre (laisses 132 à 134). Il rejoint les troupes du comte de Toulouse à Muret, où il affronte Simon de Montfort mais meurt dans la bataille (laisse 140). Défait à Muret, le comte de Toulouse est contraint de déposer les armes ; il se rend néanmoins à Rome, où se tient le concile de Latran, pour solliciter l’aide du pape (laisse 145). Ce dernier se montre convaincu de l’innocence du comte de Toulouse et établit même que la justice est de son côté, mais les prélats, favorables aux croisés, l’empêchent de lui rendre ses terres qui demeurent entre les mains de Simon de Montfort. Le comte, accompagné de son fils, retourne en Provence. Tous deux parviennent à lever une nouvelle armée pour reprendre Toulouse à leur ennemi. C’est le jeune comte, Raymond VII, que l’Anonyme met le plus en avant à partir de là, car c’est à travers ce personnage, présenté comme principale victime de la dépossession de son père, que l’Anonyme questionne la légitimité de la croisade. Alors que Guillaume de Tudèle ne lui accorde qu’une importance factuelle, l’Anonyme lui donne un rôle primordial, celui de défenseur des valeurs méridionales, pretz et paratge, prix et honneur, de droiture et de vertu face aux croisés motivés par l’orgueil et la cruauté. L’armée du jeune comte vole alors de victoire en victoire, reprenant à Montfort les terres que celui-ci avait conquises. L’œuvre prend fin sur l’amorce d’un nouveau siège de Toulouse et sur une note d’espoir et de confiance.
 
Alors qu’elle aurait pu être un simple compte-rendu du début de la croisade tout à l’honneur des vainqueurs, la Chanson, par sa rédaction double, pose des questions de droit d’une façon d’autant plus forte qu’elle relate des événements contemporains : peut-on déposséder des seigneurs au profit d’étranger ? A qui les vassaux devaient-ils être fidèles ? Peut-on déshériter les fils pour la faute des pères ? autant de questions soulevées au cour du texte et auxquelles l’Anonyme accorde des centaines de vers, notamment lors de l’épisode du concile de Latran. La question qui gouverne la partie de l’Anonyme, enfin, interroge la croisade elle-même : a-t-elle encore un fondement légitime ou n'est-elle plus qu'un prétexte pour s'approprier et piller les terres du Midi, pour bafouer le droit des seigneurs et maltraiter les habitants, étouffer les valeurs méridionales ?
Auteurs : Guillaume de Tulède et al.
 
Manuscrits
 
Albi, Bibliothèque municipale, Rochegude 004
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, Manuscrits, fr. 25425
 
Toulouse, Bibliothèque municipale, Inc. Strasbourg 103
 

Editions et Traductions en français moderne
 
Paul Meyer, La Chanson de la Croisade contre les Albigeois commencée par Guillaume de Tudèle et continuée par un poète anonyme. Editée et traduite par la Société de l’Histoire de France, Paris, Renouard, 2 vol., 1875-1879.
 
La chanson de la Croisade albigeoise éditée et traduite, Eugène Martin-Chabot, Paris, Les Belles Lettres, 3 volumes, 1960 (révision de Champion, 1931), 1957, 1961.
 
Chanson de la croisade albigeoise, texte établi par Eugène Martin-Chabot, adaptation de Henri Gougaud, préface de Georges Duby, introduction de Michel Zink, Paris, Librairie générale française (Livre de poche. Lettres Gothiques), 1989.