Commentaire proposé par Nadine Henrard (Université de Liège)
Une serve sur le trône de France. Trahison et imposture politique en jupon
Manuscrits :
Editions
Le texte n’a pas été imprimé, mais la version en vers écrite par Adenet le Roi a connu une diffusion à travers trois refaçons :
 
Analyse de l'oeuvre
 
Composée de 3486 alexandrins répartis en 144 laisses, cette chanson de geste prétend raconter l’authentique histoire de Berthe telle qu’Adenet dit l’avoir retrouvée dans un livre conservé à l’abbaye de Saint-Denis ; il a mis ce récit en vers pour rétablir la vérité trahie par des jongleurs débutants et des écrivains maladroits.
 
Adenet ouvre son poème en évoquant la grande vaillance de Pépin, fils de Charles Martel, qui manifesta tout jeune son courage en combattant un lion échappé de sa cage. À un tel homme, le roi et la reine de Hongrie, Floire et Blanchefleur, ne pouvaient refuser leur fille, la belle, douce et pieuse Berthe : c’est elle en effet que les barons de France ont choisie comme épouse pour Pépin après la mort de sa première femme. Mais la séparation est difficile, et pour aider Berthe à surmonter le mal du pays, sa mère la confie à trois serviteurs qu’elle a autrefois rachetés de servage. La vieille Margiste, sa fille Aliste et leur cousin Tibert accompagnent donc la future reine à Paris, où le mariage est bientôt célébré. Le soir des noces, Margiste met la jeune femme en garde contre un danger mortel qui la menacerait si elle se couchait près de son époux, et elle lui propose de se faire remplacer dans le lit nuptial par Aliste, en invoquant leur ressemblance. Berthe accepte avec confiance et gratitude, mais la trahison est en marche : le matin venu, au moment où chacune doit reprendre sa place, Aliste se frappe d’un couteau et fait accuser Berthe d’avoir voulu la tuer. Margiste feint la colère et Pépin, aveuglé par ses paroles, lui concède le droit de punir elle-même celle qui est censée être sa fille. Sur l’ordre de la serve, Berthe est donc bâillonnée et emmenée dans la forêt, où Tibert a obligation de la tuer, mais les sergents de l’escorte s’attendrissent sur le sort de la jeune femme et empêchent l’exécution du crime Berthe est alors abandonnée dans les bois, tandis que Tibert ramène à Margiste un cœur de sanglier.
 
Exposée au froid et aux intempéries, à la merci des bêtes sauvages, Berthe erre dans la forêt puis parvient au petit matin chez un ermite qui la dirige vers la chaumière d’une famille de voyers. Simon, Constance et leurs filles accueillent chaleureusement Berthe, qui a juré à Dieu de ne pas dévoiler sa véritable identité à moins de devoir protéger sa vie et sa vertu, et ses talents de brodeuse convainquent les forestiers de prolonger leur hospitalité. Elle va passer chez eux plus de neuf longues années ; pendant ce temps, Aliste règne à sa place aux côtés de Pépin (à qui elle a donné deux héritiers), en se faisant détester de tout son peuple qu’elle accable de taxes.
 
Alertée par un songe, Blanchefleur décide de se rendre en France, où les rumeurs relatives à la cruauté de la reine ne manquent pas de la surprendre. Elle se précipite à la cour, alors qu’Aliste feint d’être malade pour se soustraire à sa vue, mais la mère de Berthe finit par forcer sa porte et dévoile la supercherie : les pieds qu’elle trouve sous la couverture arrachée au lit ne sont pas ceux de Berthe ! Si Margiste et Tibert sont aussitôt mis à mort, Aliste est seulement condamnée à se retirer dans un monastère, où elle peut même emporter ses richesses pour élever dignement ses fils (qui deviendront plus tard des traîtres). De son côté, Pépin fait chercher Berthe, sans succès. Un jour où il s’est égaré dans la forêt du Mans à la faveur d’une partie de chasse, le hasard le met en présence de la disparue venue prier dans une chapelle, et le couple ne se reconnaît pas. Pour échapper aux avances pressantes du roi, Berthe révèle sa véritable identité, avant de revenir sur ses déclarations, assurant à son hôte le forestier qu’elle a menti pour échapper aux assiduités d’un promeneur égaré. Mais Pépin, qui a entendu leur conversation tapi derrière une tenture, décide d’en avoir le cœur net et fait venir Floire et Blanchefleur. La reconnaissance est immédiate : mère et fille tombent dans les bras l’une de l’autre. Dans une population en liesse, de grandes fêtes viennent célébrer le retour inespéré de la vraie reine. Simon, Constance et leurs filles reçoivent du couple royal honneurs et récompenses. De l’union de Berthe et Pépin naîtront Gille, mère de Roland, engendrée dès la nuit des retrouvailles, puis le glorieux Charlemagne.
Auteur : Adenet le Roi (environ 1240-environ 1300-1310 ?)
 
Manuscrits
 
Bruxelles, KBR, II 7451 (XIVe s.), f. 1r-22v (F)
 
Bruxelles, KBR, II 7452 (XIVe s.), f. 1r-22v (M)
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, Arsenal 3142 (fin XIIIe s.), f. 120b-140v (A)
Une copie de ce ms. a été établie pour La Curne de Sainte-Palaye, et porte des annotations de sa main (Paris, Bibliothèque nationale de France, fonds Moreau, vol. 1681, 95v-135v (A1)
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 778 (1re moitié du XIVe s.), f. 1r-22v (B) ; ce ms. ne contient que Berte
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 1447 (1re moitié du XIVe s.), 21r-66v (C)
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 12467 (fin XIIIe s.), f. 78v-98v, soit la fin du ms. (D)
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 24404 (fin XIIIe s.), f. 170r-232r (G)
 
Rouen, Bibliothèque municipale, 1142, f. 85r-140v, soit la fin du ms., anoure par mutilation : manquent environ 210 vers du texte (R)
 
Mss perdus : voir A. Henry, Les œuvres d’Adenet le Roi, t. I, pp. 153-157.
 
Fragments :
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, nouv. acq. fr. 6234 (XIVe s.), f. 1r-17v (w)
 
University of Notre Dame, Hesburgh Libr. Ms Frag. I. 41 (2 folios)
 
Incunables et imprimés
 
Le texte n’a pas été imprimé, mais la version en vers écrite par Adenet le Roi a connu une diffusion à travers trois refaçons :
 
•une adaption pour la scène au XIVe siècle : Miracle de Nostre Dame de Berthe femme du roy Pepin qui ly fu changee et puis la retrouva, trente et unième des Miracles de Notre Dame par personnages, 1373 (ms. unique : Paris, Bibliothèque nationale de France, français 820, f. 117 r-138v).
 
•une mise en prose du XVe siècle (1448 ?) : Histoire de la Reine Berthe et du roi Pepin, ms unique, Kraków, BU Jagiel., Gall. Fol. 130. (dernier tiers du XVe s.).
 
•une version franco-italienne Berta da li pei grandi, Venise, Marciana, codex XIII.
 
Editions
 
Paulin PARIS, Li Romans de Berte aus grans piés, publié pour la première fois et précédé d’une lettre à M. de Monmerqué sur les Romans des douze pairs, Paris, Techener, 1832 [Reprint : Genève, Slatkine, 1969].
 
August SCHELER, Li Roumans de Berte aus grans piés, par Adenés li Rois. Poème publié d’après le manuscrit de la Bibliothèque de l’Arsenal, avec notes et variantes, Bruxelles, Académie Royale de Belgique, 1874.
 
U. T. HOLMES, Adenet le Rois’s Berte aus grans piés, edited with introduction, variants and glossary, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1946.
 
Albert HENRY, Les œuvres d’Adenet le Roi. t. IV. Berte aus grans piés, Bruxelles, Presses Universitaires de Bruxelles, Paris, Presses Universitaires de France, 1963 (Travaux de la Faculté de Philosophie et Lettres de L’Université Libre de Bruxelles, t. XXIII). [Reprint : Genève, Slatkine, 1996].
 
Albert HENRY, Adenet le Roi, Berte aus grans piés, Genève, Droz, 1982 (T.L.F., 305).
 
Traduction en français mordene
 
Maurice TEISSIER, Aucassin et Nicolette et Berthe aux grands pieds, Paris, Lanore, 1968.
 


Berte aus grans piés (après 1273-1274)