Auteurs :
 
Jean d’Ibelin
Jean d’Ibelin (1215-1266), comte de Jaffa et d’Ascalon, était le fils de Philippe d’Ibelin, bailli de Jérusalem et de Chypre, et le neveu de Jean d’Ibelin, le « Vieux Seigneur de Beirouth ». Pour le distinguer de son oncle et d'autres membre de la famille prénommés Jean, il est parfois appelé Jean de Jaffa, fief qu’il obtient, avec celui d’Ascalon et de Rama, vers 1245, peu après avoir épousé Marie, sœur du roi d’Arménie Héthoum Ier, avec qui il eut neuf enfants.
Chevalier avant tout, Jean s’impliqua dans la lutte contre les Hohenstaufen, participant notamment à la prise de Tyr. En 1249, il rejoint la septième croisade et assiste aux côtés de saint Louis à la prise de Damiette. Lui-même ne fut pas fait prisonnier, mais reçut la visite du roi de France à Jaffa après la libération de celui-ci en 1250. Le chroniqueur Jean de Joinville dresse de lui un portrait très favorable, et saint Louis le choisit comme bailli de Jérusalem en 1254.
Très apprécié, Jean entretint une correspondance suivie avec Henri III d’Angleterre et le pape Innocent IV. Entre 1264 et 1266, il entreprit la rédaction d’un traité détaillé des lois du royaume, son Livre, inséré dans le corpus des Assises de Jérusalem. Développement de celui de Philippe de Novare, il est considéré comme l’un des plus complet et des plus détaillé des traités de lois de l’Orient latin, voire de l’Europe médiévale.(vers 1179-1236) était un important croisé du XIIIe siècle qui assura à plusieurs reprises le gouvernement du royaume de Jérusalem.
 
Hethoum de Korykos
Hethoum de Korykos (mort vers 1308) était un aristocrate arménien. En 1280, à la mort de son frère aîné Grigor, il devint le seigneur de Korikos, un port arménien. En 1294, il conspira avec son frère Oshin contre le roi Héthoum II. Il fut exilé, se fit moine et entra dans l’ordre des Prémontrés, à l'abbaye de Ballapais sur l’île de Chypre. Puis il devint abbé d'un monastère appartenant au même ordre, à Poitiers, dès 1306. Durant cette période, il y dicte en français à Niccolò Falconi une histoire et une géographie de l'Asie, la première du Moyen Âge, intitulée La Flor des Estoires d'Orient (le récit est traduit en latin par le même Niccolò sous le titre Flos Historiarum Terrae Orientis). Après l'assassinat du roi Héthoum II en 1307, il rentre en Cilicie et devint connétable.
 
Pierre de Flory
Nous avons peu d'éléments sur la vie de Pierre de Flory. Il dut rédiger son ouvrage en 1398, puisque c'est là le terminus a quo choisi par son continuateur, appartient à une famille bien connue du royaume de Chypre. Vicomte de Nicosie, il est cité dans un document de 1397, après avoir été captif des Génois de 1374 à 1378.
 
Simon de Jérusalem
Simon de Jérusalem, le continuateur de Pierre de Flory, n'est cité nulle part. Il appartient probablement à la famille des vicomtes de Jérusalem, anciennement connue elle-aussi. Il dut entreprendre ce travail entre le 7 octobre 1459, date du mariage de la reine Charlotte de Chypre avec Louis de Savoie, (et peut-être à l'occasion de celui-ci), et septembre 1460, date à laquelle elle fut détrônée par son demi-frère bâtard, Jacques II.
 
Manuscrits
 
Paris, B.N.F., Fr. 19026.
Venise, Biblioteca Marciana, Francese app. 20265.
Bibliothèque vaticane, Vaticanus Latinus 4789.
Erevan, Matenadaran, manuscrit 1898.
Bibliothèque vaticane, Vaticanus Latinus 7806A.
Munich, Staatsbibliothek, Codex Gallicanus 771.
 
Editions intégrales
 
Les Lignages d’Outremer, in Recueil des Historiens des Croisades, Lois, t. II, Paris, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1843, p. 435-474.
 
Les Lignages d'Outremer, (éd.) Marie-Adélaïde Nielen, Paris, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2003.
 
Commentaire proposé par Marie-Adélaïde Nielen (Archives Nationales)
Un texte généalogique à la croisée du droit et de l'histoire 
 
Analyse de l'oeuvre
 
Les Lignages d’Outremer sont un texte purement généalogique, dont la première version a été rédigée à Chypre vers 1268-1270, en français, dans l’entourage de Jean d’Ibelin, sans doute à partir de notes prises par celui-ci, voire d’un travail inachevé. Il présente les généalogies d’une quinzaine de familles seigneuriales de l’Orient latin, toutes liées à Jean par des liens familiaux. Parti du premier couple d’ancêtres connus, Guy et Stéphanie de Milly, il cite une par une toutes les branches de la famille d’Ibelin, en ligne directe ou par le biais des alliances matrimoniales : seigneurs d’Ibelin eux-mêmes, princes d’Antioche, seigneurs de Sidon et de Césarée, de Beyrouth, de Gibelet, de Tibériade, et termine par les rois de Jérusalem et de Chypre. On a essentiellement une histoire généalogique de la famille d’Ibelin : texte identitaire, à un moment où le devenir des États latins d’Orient est déjà menacé, son but est probablement de glorifier l’ascendance d’une famille dont l’origine est en fait obscure.
Ces généalogies se veulent exhaustives, cherchant à citer le plus de noms possible. Bien que ne nous donnant qu’une vue partielle de la société féodale de l’Orient latin, non exempts d’erreurs ou d’oublis, les Lignages d’Outremer, texte multiforme, riche de plus de mille noms, sont une source inestimable pour la connaissance de ces familles transplantées. Pour chaque lignage, l’auteur part du premier ancêtre connu, donne le nom de son épouse, puis de leurs enfants, et ce pour chaque génération, rajoutant à la fin les rois de Jérusalem et de Chypre de manière à contextualiser.
Le texte d’origine a été plusieurs fois remanié. Une nouvelle version est rédigée, toujours en français, dans les premières années du XIVe siècle. Augmentée et complétée, elle comprend cette fois trente chapitres, organisés selon un ordre d’importance, depuis les rois (Jérusalem, Chypre…) jusqu’aux familles les moins célèbres (Mimars, Le Petit…). On y voit apparaître de nombreuses familles non citées dans la première version. Ce n’est plus l’ascendance des Ibelin, c’est une vraie « remembrance de la gent desa mer », faisant d’une œuvre personnelle une œuvre de portée générale. Preuve de l’importance de cette deuxième version et de sa diffusion, les quatre premiers chapitres ont été traduits en arménien, quasi immédiatement après la rédaction originale, par Héthoum de Korykos, qui les intègre dans sa Chronique.
Plus tard, les Lignages, insérés dans la Rédaction officielle des lois effectuée par seize hommes liges du royaume de Chypre en 1369, ont été à nouveau remaniés. Deux nouvelles versions, plus limitées, poursuivent les généalogies jusqu’en 1458-1459, date du couronnement de la reine Charlotte puis de son mariage. L’une d’elle est une traduction en italien, rédigée sans doute en 1459 et survivant dans une copie fragmentaire qui a dû regagner la Péninsule dans les bagages de la reine déchue. On note donc la coexistence de plusieurs versions, parfois tellement éloignées les unes des autres qu’il est préférable de parler d’un genre littéraire à part entière.
Plusieurs fois copié, notamment au XVIIe siècle, les Lignages ont très tôt intéressé les juristes qui en ont donné des éditions partielles, parmi lesquelles il faut citer surtout celle de Gaspard Thaumas de la Thaumassière de 1690. Cet intérêt des juristes pour ce texte généalogique vient de son lien quasi générique avec le Livre de Jean d’Ibelin, lien qu’il est difficile d’expliquer autrement que par une rédaction de ces deux textes par un seul et même auteur, Jean d’Ibelin lui-même. Passé en quelques décennies d’une œuvre personnelle à une œuvre de portée générale, les Lignages d’Outremer, qui ont pu jouer un rôle dans le domaine juridique en servant d'éclaircissement aux Assises de Jérusalem, sont avant tout une œuvre de promotion familiale, fortement idéologique. Lors du passage, entre 1305 et 1369, à une œuvre collective, les ressorts sont les-mêmes : promotion, souvenir, commémoration, inscription dans la durée, non plus pour un lignage mais pour l’ensemble d’un groupe social, celui de la chevalerie de l’Orient latin.
Les Lignages d'Outremer (vers 1265-vers 1459)