[1] Frédéric Armand, Les Bourreaux en France. Du Moyen Âge à l’abolition de la peine de mort, Librairie académique Perrin, 2012, p. 18.
[2] Ibid., p. 19.
[3] Ibid.
[4] p. 21.
[5] Olivier Guyotjeannin, Laurent Morelle, Michel Parisse, Les Cartulaires : actes de la table ronde organisée par l’École nationale des Chartes…, Paris, École des Chartes, 1993, p. 101.
[6] Référence donnée par Godefroy.
[7] Pierre Braun, « Variations sur la potence et le bourreau. À propos d’un adversaire de la peine de mort en 1361 », Histoire du droit social . Mélanges offerts à Jean Imbert, dir. Jean-Louis Harouel, Paris, PUF, 1989, p. 312-13.
[8] Nicole Gonthier, Le Châtiment du crime au Moyen Âge, Rennes, PUR, 1998, p. 154.
[9] Ibid., p. 155.
[10] Peter Spierenburg, The Spectacle of Suffering : Executions and the Evolution of Repression, from a Preindustrial Metropolis in the European Experience, Cambridge/New York, Cambridge University Press, 1984.
[11] Hamele Klemettilä, Epitomes of Evil. Representation of executioners in Northern France and the low countries in the Late Middle Ages, Brepols, 2006.
[12] Philippe de Beaumanoir, Coutumes du Beauvaisis, t. 1, éd. Amédée Salmon, Paris, Picard, 1899, p. 429.
[13] Sur la trahison, voir Maïté Billoré & Myriam Soria (éds.), La Trahison au Moyen Âge, de la monstruosité au crime politique (Ve-XVe siècle), Presses universitaires de Rennes, 2010.
[14] Philippe de Beaumanoir, Coutumes du Beauvaisis, t. 1, éd. cit., p.  430.
[15] Philippe de Beaumanoir, Coutumes…, t. 1, p. 429. Voir aussi, Coutumier d’Artois, « hom atteint de murdre […] doit iestre trainés et pendus » (éd. Adolphe Tardif, Paris, Picard, 1883, p. 111. Dans les images de supplice qu’elle étudie, Christiane Raynaud indique une fréquence de 1/5 de scènes où le condamné est traîné : Christiane Raynaud, La violence au Moyen Âge, Paris, Le Léopard d’or, 1990, p. 45. Voir les exemples donnés par Nicole Gonthier, Le Châtiment…op. cit., p. 128-29. On trouve également de nombreux exemples, pour la fin du Moyen Âge, dans le Registre criminel du Châtelet.
[16] Par exemple, dans le Guillaume de Dôle, le traître est envoyé faire pénitence en Terre sainte. On peut dire la même chose à propos des lais ; dans Bisclavret de Marie de France, la femme coupable est bannie. Chrétien de Troyes également répugne aussi à l’exposé du supplice.
[17] Pour le jongleur, la mort du traître est si ‘naturelle’ qu’il ne fait ici aucun commentaire : Ami a fendu le crâne de son adversaire d’un coup d ‘épée et Charlemagne se contente de dire « Vassax […] sa venez jusqu’a nouz/ Si voz donrai ma fille » éd. P. Dembowski, Paris, Champion, 1987, v. 1683-84).
[18] Voir infra.
[19] Moniage Guillaume, version longue, éd. Nelly Andrieux-Reix, Paris, Champion, 2003, v. 1631-38.
[20] La Chanson de Girart de Roussillon, éd. Mary Hackett, trad. Michelin de Combarieu du Grès, Jean Subrenat, Paris, LGF, 1993, p. 139.
[21] Gaydon, éd. Jean Subrenat, Louvain/Paris, Peeters, 2007, v. 1457-58.
[22] « Tout erranment le fait loier/A la keue d’un fort ronchin,/Trahiner le fait un chemin ;/Puis l’ont a un arbre pendu » (v. 6560-63) ; Le Roman de la Violette ou de Gerart de Nevers, éd. Douglas Labaree Buffum, Paris, SATF, 1928.
[23] Orson de Beauvais, chanson de geste du XIIe siècle, éd. Jean-Pierre Martin, Paris Champion, 2002, v. 3714.
[24] Le Roman de Renart, br. I, éd. Mario Roques, Paris, Champion, 1970, v. 1413-15. Voir également v. 2130-34.
[25] Jourdain de Blaye, traduction en français moderne par B. Ribémont, Paris, Champion, 2007, p. 149
[26] Claris et Laris, éd. Corinne Pierreville, Paris, Champion, 2008, v. 5157-62.
[27] La Chanson d’Antioche. Chanson de geste du dernier quart du XIIe siècle. Nouvelle édition, traduction, présentation et notes par Bernard Guidot, Paris, Champion, 2011, p. 533.
[28] Aspremont, chanson de geste du XIIe siècle. Présentation, édition et traduction par François Suard d’après le manuscrit 25529 de la BNF, Paris, Champion, 2008, p. 415.
[29] Floriant et Florete, éd. Annie Combes & Richard Trachsler, Paris, Champion, 2003, v. 5799-809.
[30] La Chanson de Roland, éd. Cesare Segre, Genève, Droz, 2003, v.3952-55.
[31] Le Coutumier de Picardie, vol. 1, Paris, 1726, tit. XI, Des droits des Seigneurs…, p. 517-18
[32] Éd. Paul Viollet, t. 2, Paris, renouard, 1881, p. 49.
[33] Coutumes du Beauvaisis, t. 1, op. cit., p. 371.
[34] Voir Frédéric Armand, Les Bourreaux en France…, op. cit.
[35] Hervis de Mes, chanson de geste anonyme (début XIIIe siècle), éd. Jean-Charles Herbin, Genève, Droz, 1992, v. 9878-82.
[36] Hervis de Mes, éd. cit., Notes, p. 676-7.
[37] La Prise de Cordres et de Sebille, éd. Magaly Del Vecchio-Drion, Paris, Champion,2011, v. 1803-5.
[38] Le Jeu de saint Nicolas, éd. et trad. Jean Dufournet, Paris, GF, 2005, v. 513.
 
Le bourreau dans la littérature médiévale des XIIe et XIIIe siècles : un personnage absent ?
 
par
 
Bernard Ribémont (Université d'Orléans-POLEN)
 

Le bourreau est un personnage problématique. Il est déjà bien difficile d’en situer l’émergence officielle au Moyen Âge. Si l’on suit Frédéric Armand, dans une tradition relevant de l’Antiquité, « le magistrat continue d’accomplir lui-même la sentence qu’il a rendue » [1]. Et l’historien donne quelques exemples de telles pratiques en 1276 et encore en 1337. Il faut attendre l’ordonnance de Montils-lès-Tours de 1454 pour que le roi interdise aux magistrats d’exécuter les condamnés de leur propre main, preuve d’une perduration de la pratique, même si les magistrats vont surtout faire appel à des sergents pour exécuter les peines capitales.
Certains seigneurs hauts justiciers peuvent mettre eux-mêmes la sentence à exécution. Cependant, ces derniers délèguent en général cette tâche à des vassaux dans le cadre de leur allégeance pour le fief qu’ils détiennent, ou plus simplement dans le cadre des corvées. Armand donne l’exemple du hameau de Thury au XIIe siècle [2]. L’exécution peut aussi être confiée à une corporation.
À toujours suivre Armand, cette organisation s’efface progressivement au cours du XIIIe siècle où « le rôle du bourreau tend à prendre l’ascendant sur les autres exécuteurs potentiels de la justice » [3]. Pour citer encore Armand, « il n’existe pas encore à la fin du Moyen Âge une organisation centralisée en matière d’exécution des jugements criminels mais, de fait, on peut affirmer que le bourreau se retrouve peu à peu l’exécuteur exclusif de ces sentences » [4]. Et c’est au XVe siècle seulement, avec la réforme générale de la justice, que l’emploi de bourreau s’universalise, avec obligation pour les cours de haute justice de se pouvoir d’un tel office.
L’étude d’Armand est révélatrice du manque de précision concernant l’office de bourreau. Différentes études sur la criminalité laissent la même impression ; il est significatif que la plupart des exemples donnés par les historiens de la criminalité, Claude Gauvard, Nicole Gonthier, Franck Collard…, viennent de la fin du Moyen Âge.
Je noterai également que le lexique ne permet pas de donner des précisions bien établies avant la fin du Moyen Âge. Le TLF donne comme première occurrence de « bourriau » les Dits de Watriquet de Couvin, ce qui nous situe dans la première moitié du XIVe siècle. Cependant, d’après Godefroy, on trouve une occurrence de « bourrelier » dans le Cartulaire noir de Corbie, qui fut rédigé en 1295 [5] : « Item tout le cam de wage de bataille sont sien et quanques il s’en puet sivir, exepté che que li maires et li juré sont si bourrelier de pendre le recreant ». Dans sa traduction de Tite Live, réalisée entre 1352 et 1356, Pierre Bersuire identifie le licteur au « bourrel » : « Le licteur, c'est le bourrel, se tenoit desja prest a le lier d’un laz » [6]. Pierre Braun fait reposer son article « Variations sur la potence et le bourreau » sur l’exemple d’un cas produit à Fourches en 1361 où un certain Michau Foutrier insulte des artisans en train de relever une potence délabrée en utilisant le terme « bourreau » : « Or vois-je bien que vous qui faites ce gibet estes tous sors et bourreaux » [7].
Comme l’avait relevé Nicole Gonthier, les enluminures quant à elles montrent régulièrement le bourreau en action ou avec les instruments du supplice : « les gestes du bourreau et le matériel employé font l’objet d’une figuration très réaliste » [8]. Mais les exemples sont encore ici tardifs, le plus ancien datant d’après 1390 [9]. Le travail de Pieter Spierenburg, The Spectacle of Suffering [10] est également centré sur la fin du Moyen Âge et la Renaissance et, plus récemment, la belle étude de Hannele Klemettilä est consacrée à la fin du Moyen Âge [11]. Ce travail montre combien le personnage du bourreau est présent dans le théâtre religieux. Les chroniques également, comme celle de Philippe de Vigneulles qui laisse une place importante aux condamnations et supplices divers, attestent de la présence systématique du bourreau lors des exécutions capitales.
Les coutumiers quant à eux qui, certes, n’ont pas pour préoccupation la peine de mort, lorsqu’ils font mention de condamnations, ne parlent pas de bourreau. Ainsi Beaumanoir indique que coupable de crimen horribile doit être traîné et pendu, sans préciser quoi que ce soit sur la façon de procéder : « Quiconques est pris en cas de crime et atains du cas, si comme de murtre, ou de traïson, ou d’homicide, ou de fame esforcier, il doit estre trainés et pendus » [12].
On peut donc considérer que les documents d’archives ne fournissent pas suffisamment d’information pour établir une chronologie ferme de l’entrée en métier officiel du bourreau. Il faut attendre véritablement le XIVe siècle, et plus fermement le XVe, pour attester de la présence obligée et réglementaire d’un exécuteur des hautes œuvres après décision de justice imposant la peine de mort et/ou la question.
 
La littérature de fiction, ou didactique – la frontière entre les deux étant loin d’être étanche au Moyen Âge – est un outil précieux mais dangereux pour l’historien. Si elle reflète un certain état de la société et des pratiques du monde qui lui est contemporain, elle les déforme aussi largement au gré des fantaisies et de l’imagination des auteurs, des cadres qu’impose la conformité à un genre – chanson de geste par exemple –, du poids éventuel de l’auctoritas. On ajoutera à cette liste la gestion fluctuante du temps qui fait que la littérature inscrit dans le présent du texte bien des éléments du passé, par effet de nostalgie, par ignorance des auteurs de l’état actuel du savoir, ou encore par un souci moral de sacrifier, au moins partiellement, au topos du ubi sunt ?
En dépit de ces raisons de prudence, et peut-être aussi à cause d’elles, la littérature offre un témoignage particulièrement intéressant sur les éléments flous, fluctuants, mal définis de la société dans laquelle elle est produite. Un des meilleurs exemples que l’on puisse trouver à ce sujet est celui de la représentation du droit dans la littérature vernaculaire de fiction du Moyen Âge, tout particulièrement entre le XIIe et le XIVe siècle.
L’incertitude au sujet du bourreau, de sa place, de son statut, que reflètent les documents d’archives, doit donc trouver, ‘naturellement’ si j’ose dire, son écho dans la littérature. Pour être plus précis, les textes littéraires rencontrent un espace suffisamment ouvert, arcbouté sur la réalité, pour jouer, avec ses procédés, sur différents registres : le pouvoir exécutoire du seigneur, l’effacement de l’exécuteur, son rabaissement, sa banalisation, l’intervention d’un bourreau plus ou moins fantaisiste, etc.
S’il est un lieu où l’on exécute des quantités de condamnés, c’est bien dans la chanson de geste qui ne peut guère se concevoir sans la présence de traîtres, personnages que l’on trouve aussi, même de façon moins systématique, dans le roman (Guillaume de Dôle, Roman de la Violette par exemple où le personnage du traître est essentiel) ; la trahison étant un crime majeur [13] – Beaumanoir signalant que « Nus murtres n’est sans traïson » [14] – dont les coutumiers s’accordent pour dire qu’elle doit être punie par pendaison, après que le condamné a été traîné, comme le précise Beaumanoir lui-même [15].
La littérature épique considère donc la trahison comme un crimen horribile et le coupable sera le plus souvent puni de la peine capitale éventuellement assortie de divers supplices, cette punition-motif correspondant particulièrement au climat épique, alors qu’elle est bien plus rare dans le roman chevaleresque de la même époque [16]. La chanson de geste met alors en jeu différents procédés de châtiment : une justice immanente qui fait que le traître meurt sous les coups d’un chevalier lors d’une bataille ; une justice réglée qui aboutit au duel judiciaire dans lequel le traître, souvent parjure sur les reliques, est soit tué lors du combat – cas par exemple d’Hardré dans Ami et Amile [17] –, soit avoue sa faute en cours de duel ou à son issue, vaincu qu’il est ; il en mourra, selon les règles. Le jongleur peut aussi mettre en scène une justice immédiate, le chevalier exécutant lui-même le traître. Enfin, il peut y avoir procès, plus ou moins sommaire, plus ou moins décrit, et exécution du traître.
Le genre épique ayant pour motif de mettre en valeur les hauts faits d’un héros, ce dernier étant le porteur des valeurs les plus nobles de la chrétienté, il trace régulièrement le portrait d’un parfait chevalier en terme de justice. Cette justice vise, non à l’équité, mais à la sauvegarde des valeurs du royaume ou de l’empire chrétiens. Dans ces textes élaborés au XIIe siècle, l’on est encore loin d’une mise en exergue de la grâce, même si cela peut apparaître de temps en temps, comme dans l’épisode des brigands du Moniage Guillaume [18] : l’exercice de la justice repose largement sur la rigueur et sur le châtiment dont la violence répond à celle qui anime le genre lui-même.
Ces éléments font que, d’une certaine manière, la littérature rejoint ici une pratique ancienne, encore en vigueur, à savoir que le juge est aussi l’exécuteur. La dérivation littéraire fait que le juge est identifié au héros chevaleresque. Point n’est alors besoin ni question d’un bourreau ou d’un artefact de bourreau ; le chevalier fait office. Les exemples sont multiples dans la chanson de geste, avec de nombreuses variations. Dans le Couronnement de Louis, lorsque Guillaume, un justicier par excellence dans toute la geste qui lui est consacrée, dénonce devant la Cour la forfaiture de l’évêque d’Orléans, il le frappe immédiatement de son célèbre coup de poing et l’étend raide mort. L’héritier légitime du royaume est affirmé et justice est rendue. Ce même Guillaume endosse le rôle complet du bourreau, dans deux passages fameux du Moniage Guillaume, chanson dans laquelle le seigneur d’Orange a pris l’habit, en pénitence de ses péchés. Dans le premier épisode, Guillaume est attaqué par des brigands de grand chemin, qui lui volent son vêtement. Entrant dans sa célèbre colère, le héros, nouveau Samson, arrache une cuisse (la droite) de son « sommier » et, à l’aide de cette arme, il tue cinq larrons et en assomme trois. Quant à ceux qui réussissent à prendre la fuite, il les poursuit, se saisit d’un énorme « tinel » et les occit, sauf un seul, qui crie grâce. Guillaume exerce alors, en tant que juge, sa miséricorde et lui pardonne. Ayant revêtu son habit, il pend ensuite les brigands, les morts et les vivants à un « chesne branchu » qui fait office de fourches patibulaires. Le commentaire du jongleur ne laisse aucun doute sur la légitimité de cette justice, qui semble même avoir la caution divine :
 
Ne sai por quoi vos devisase plus :
Trestoz les out par les gueules penduz
So re chemin a .I. chesne branchu.
Cil ot frant joie qui eschapez en fu.
Li larron ont bien lor loïer eü.
Bien a Guillelme esprové sa vertu
Qui les larrons a morz et confonduz ;
Molt en mercie Damedieu de la-ssus. [19]
 
Le deuxième épisode présente une scène analogue, mais Guillaume est ici accompagné de Gaydon. Les larrons sont défaits, mis à nu et pendus. Le jongleur fournit à la fin un commentaire tout aussi laconique que pour le premier épisode :
 
Molt fu Guillelems li quens de grant vertuz
Qui le slarrons a einsi confonduz
Trestoz les a par les gueules penduz. (v. 2451-53).
 
Cependant, l’action de justice, sous le regard de Dieu, est ici davantage soulignée par le jongleur :
 
[…]
Trestoz les pendent, qui qu’en doie anoier,
A .I. grant arbre qui sor la voië siet.
Li bers Gaidons en a Deu gracïé :
« Dex », dist il, « pere qui tot as a jugier,
Or porrai ge a-seür someillier.
Sire Guillelmes, granz merciz en aiez ! (v. 2444-49)
 
Ici, Guillaume punit in petto des brigands. Girart de Roussillon offre l’exemple d’un chevalier juge et bourreau auprès d’un pair, qui s’est révélé traître. Fouque fait en effet justice au traître Richier et le jongleur trouve cela parfaitement normal : « […] dans un geste de colère, il l’empoigna par les cheveux et, le tenant contre son cheval, le hissa jusqu’au gibet, en haut de la colline où son cadavre va, je pense, se balancer à tout jamais » [20].
Dans le cas d’un gage de bataille, il est également fréquent que, si le traître ne succombe pas durant le duel, il est exécuté par son adversaire, garant de la justice. Tel est le cas dans Gaydon, où Thibaut d’Aspremont, vaincu par Gaydon, avoue sa faute et est décapité par ce dernier. Avant le duel, la procédure, ornée de l’épisode du cercueil, avait été annoncée par Charlemagne, qui ne précisait pas la pendaison, contrairement à la formulation traditionnelle des Coutumiers, et laissait donc la marge pour le vainqueur d’exécuter lui-même le vaincu. L’empereur fait apporter un cercueil sur le champ de bataille, symbole explicité par le jongleur : « Ce senefie et orgoil et fierté/Et la justice fort et grant et cruel » [21]. Puis il énonce la règle concernant le punition du vaincu : « La voldra faire le recreant entrer/Et puis a coes de chevax traïner » (v. 1459-60). Lorsque Thibaut a avoué sa forfaiture, Gaydon demeure sans bouger. C’est alors Ogier qui délègue le rôle de bourreau au héros « Que faitez voz, Gaydon ?/Prenez la teste de l’encriemmé felon » (v. 1808-09). La tête est ensuite remise dans le heaume et le corps est, comme convenu, mis dans le cercueil. C’est ensuite qu’intervient Charlemagne pour demander que le corps soit pendu, selon finalement une procédure traditionnelle. Il n’est pas le moins du monde question de bourreau, ni même d’aide, ni de détail et le commentaire du jongleur est particulièrement lapidaire : « justice est faite » :
 
Couchier le fist en la bierre demainne,
Et puis porter sor une pierre autainne.
La le fist pendre : c’est justice souvrainne. (v. 1933-35)
 
Dans le Roman de la violette de Gerbert de Montreuil, pour donner un exemple dans le roman, le traître Lisiart, vaincu en duel judiciaire par Girart, avoue sa forfaiture. Le roi ordonne alors qu’il soit traîné et pendu. Le texte nous dit qu’il le fit attacher à la queue d’un cheval, traîner et pendre à un arbre [22] ; ici encore, aucun exécuteur des hautes œuvres.
On trouve une situation similaire, légèrement différente, dans Orson de Beauvais. Milon affronte en gage de bataille à la fin de la chanson le traître Hugon qui, vaincu, avoue ses fautes. Le clan des traîtres tente de le sauver, mais les compagnons de Milon réagissent et les exterminent. Enchaîné, Hugon est conduit devant l’empereur par les parents d’Orson qui réclament justice. L’empereur leur laisse alors Hugon qui sera traîné et conduit sur une colline ou il sera pendu par la famille, selon le texte : « Tant qu’il l’ont sor .I. mont as forches ancroué » [23].
Dans le Roman de Renart, ce sont les ‘barons’ qui sont censés exécuter une pendaison qui n’aura jamais lieu, dans l’épisode fameux du « Jugement de Renart » ou dans le « Siège de Maupertuis » :
 
Li conciles fu asanblez
et Renart ot les iauz bandez.
Or l’en mainent as forches pandre, [24]
 
Dans Jourdain de Blaye est mis en scène un traître particulièrement ignoble : Fromont assassine, de nuit et dans leur lit, les parents de Jourdain, puis il décapite le bébé frère de lait du jeune héros, en croyant qu’il exécute Jourdain lui-même, afin d’annihiler toute succession au fief de Blaye. À la fin, Fromont est jugé par une assemblée de nobles convoquée par Jourdain qui lui demande de condamner le traître « à une souffrance à la mesure de ses actes » [25]. La scène de la fin de Fromont et de ses alliés est significative de l’incertitude qui peut planer sur la façon d’exécuter le supplice décidé par l’assemblée, être écorché vif :
 
Pour le jugement, tous furent assemblés, princes, comtes, seigneurs et vassaux tenant fief. Ils ont suffisamment parlé et délibéré, si bien que tous se sont à la fin mis d’accord pour que le fieffé traître soit écorché vif. Ce qui fut fait sans attendre. Ils ont lié Fromont à un cheval de bât et l’ont traîné parmi la cité, en contrebas. Après lui, ils ont traîné son neveu, ainsi que les deux serfs dont je vous ai parlé, à cause de qui Jourdain avait perdu son héritage. Ces deux-là furent traînés avec Foucard. Ils tirent Fromont jusqu’à un fossé existant depuis longtemps ; ils l’ont écorché comme un bœuf cornu. Il a fini sa vie dans une cruelle souffrance. Les diables, les créatures de l’Enfer ont emporté son âme. Quand la compagnie de Jourdain eut vu le traître mort, ils retournèrent dans le grand palais aux salles pavées. (p. 149)
Ce « ils » pose évidemment problème, si l’on songe que l’ecorchage demande une certaine expérience et dextérité. Il y a ici de toute évidence effacement de l’homme de l’art, fût-il le boucher de Blaye.
Le roman, qui offre bien moins d’occasions de pendaisons, atteste de la prégnance de l’effacement du ou des exécuteurs, noyés dans un « ils » de circonstance. Dans Claris et Laris par exemple, un roman de la fin du XIIIe siècle qui rassemble la quasi totalité des héros arthuriens des œuvres de Chrétien de Troyes, l’évocation de la pendaison de Brandalis suit ce procédé d’effacement :
 
Atant voient la forterece
Ou Brandaliz a grant destrece
Menoient a un gibet pendre.
Ja fust penduz sanz plus atendre
Car au gibet ert ja venuz
Et en un chevestre tenuz. [26]
 
Le même type d’effacement se rencontre en monde sarrasin, par exemple dans la Chanson d’Antioche. Ce texte est connu pour sa cruauté particulière, les détails horribles que le jongleur se complaît à donner. Renaut Poncet, valeureux chevalier chrétien, fait prisonnier des sarrasins, refuse d’abdiquer sa foi. Il est alors soumis au supplice. Les exécutants sont mentionnés seulement comme « sarrasins félons », alors que la torture est bien décrite et révèle un monde spécialisé :
 
Les cruels Sarrasins ont pris possession de Renaut Poncet. Ils l’ont étendu sur le plateau, les membres en croix, à leur pleine et entière disposition. Après lui avoir entravé les bras et les pieds, ils lui ont brûlé les mollets avec des charbons ardents et un fer chauffé à blanc en mettant du soufre sur les plaies et en y versant du plomb fondu. Ils en ont fait autant aux veines de ses bras et à ses talons.  (trad. de Bernard Guidot) [27].
 
Pour rester du côté sarrasin, on peut citer la conclusion du procès interminable, plus de sept cents vers (5546-6256), des rois Maragon et Aprohant, accusés de trahison, simplement parce qu’ils se sont enfuis d’une bataille perdue. Ils sont condamnés finalement à mort, sans que la sentence soit précisée par Agolant et le lecteur apprend la nature du supplice par sa description ; il n’y a pas ici à proprement parler de bourreau, mais des sergents sont utilisés, dont le zèle est mentionné :
 
Aussitôt, il demande qu’on amène quatre rosses ; Aprohant est attaché à deux d’entre elles et Maragon n’a pas lieu de se réjouir. Quatre sergents montent les rosses et ne les épargnent guère. La chair des rois est tendre et les pierres sont tranchantes ; derrière, on recueille les lambeaux de chair, puis on les jette dans un bourbier puant. (trad. François Suard) [28].
 
On peut multiplier les exemples ; force est de noter que, dans la littérature des XIIe et XIIIe siècles, il est difficile de trouver des bourreaux identifiés : la punition est exécutée par le héros lui-même, par un groupe, le plus souvent désigné par le pronom « ils ». Dans ce registre, la meilleure ‘précision’ serait celles de serviteurs participant au supplice ; tel est le cas par exemple dans le roman arthurien du XIIIe siècle, Floriant et Florete : le traître Maragon est, après avoir été vaincu en duel judiciaire par Floriant et après avoir avoué sa félonie, est jugé par douze pairs, selon la procédure ordonnée par le roi Arthur. Le traître est condamné à être traîné et ainsi démembré. La mise en place du supplice reste anonyme, mais l’auteur précise que quatre jeunes hommes vigoureux (« IIIJ. vallez fors et haitiez ») suivent les chevaux pour recueillir les lambeaux du corps afin qu’ils soient pendus aux fourches patibulaires [29].
Cependant, il existe quelques exceptions qui révèlent bien la difficulté qu’il y a de vouloir dater une claire apparition du bourreau dans la littérature médiévale. La Chanson de Roland tendrait à prouver qu’il y a des bourreaux, mais d’une façon fort discutable, ambiguë, voire énigmatique. Lorsque le duel entre Pinabel et Thierry sanctionne la culpabilité de Ganelon, Charlemagne ordonne le supplice du parâtre de Roland et des otages. Pour ce faire, il appelle un certain Basbrun :
 
Li reis cumandet un soen veier, Basbrun :
« Va, si’s pent tuz a l’arbre de mal fust !
Par ceste barbe dunt li peil sunt canuz,
Së uns escapet, morz ies et cunfunduz. »[30]
 
Basbrun fait très clairement office de bourreau ; il est ici qualifié de « voyer ». Le voyer est un officier chargé de la voirie et de sa sécurité, ce que précise par exemple la Coutume locale de la Rue d’Yndre, citée par Godefroy, qui mentionne : « Et n’ont lesdits moyens et bas justiciers qu’un seul juge qui se doit nommer communement juge veher ». Le coutumier de Picardie mentionne « Tous Seigneurs ayans haute justice ou moyenne, sont Seigneurs Voyers és frocs, flegards, chemin et voyeries » [31]. Les Établissements de Saint-Louis  font aussi référence à la fonction de justice liée à la voierie : à propos d’un acte de trahison : « et cil qui a qui il fait le meffait le doit pandre, se il a la voierie en sa terre » [32]. Et Beaumanoir va dans le même sens en précisant que « aucuns ont justice ès chemins qui vont par mi leur terre et par mi l’autrui, et ce sont cil qui ont voierie, laquele il tienent de seigneur en fief et en homage. » [33]
La Chanson de Roland atteste donc bien d’une fonction de justice, à ceci près que la fantaisie littéraire ne se préoccupe que bien peu des différences entre basse, moyenne et haute justice. Le nom de « Basbrun » indique ici un personnage roturier, ou du moins dégradé, ce qui irait aussi dans le sens d’un bourreau qui, on le sait, avait un statut maudit dans la société médiévale [34]. Mais on ne saurait en tirer de conclusions trop hâtives. Dans une autre chanson de geste en effet, Berte as grans piés d’Adenet le Roi, intervient un personnage éminemment positif, toujours qualifié de « bon », de « cœur vaillant », le voyer Simon.
La chanson du cycle des Lorrains, Hervis de Mes propose, dans l’épisode de la tentative de pendaison de Girart, deux versions ; la version commune est conforme au cas le plus fréquent : sur l’ordre du roi d’Espagne, qui ne respecte pas l’immunité de l’ambassadeur, Girart est conduit au gibet par un groupe anonyme :
 
Et dist li rois : « Li guerredons iert tez :
Por le mesaige as forches panderez ! »
An haut escrie « Gardez n’i arestez !
Je vos commant q’arammant le pandez ! »
Et cil ce fissent puis qu’il l’ot commandé ; [35]
 
Cependant, lorsque, ameutée par Beatrix, les Messins se précipitent pour libérer Girart, un exécuteur des hautes œuvres apparaît sous l’appellation de « poindere », le « pendeur » donc ; Baudri se précipite sur lui alors qu’il voulait basculer l’échelle et le transperce de sa lance :
 
Et li poinderes volt l’achiele torner,
Quant voit issir de la bonne cité !
Ez vos Baudri poignant tot abrivé !
Ci qui devoit son nevout encroer,
[Baudris] le fiert d’un roit espié quarré :
Parmi le cors li fist l’apié passer, (v. 9925-29)
 
Le manuscrit v donne une version un peu différente, dans laquelle le terme « bourreau » est employé : « desjai estoit Geraird amenez, lequelle l’eure on voulloit pandre ; et dez cy loing que Baudrei le poult apersevoir, laissait la bon chevaulx aller et au bourriaulx, qui desjai montait l’eschielle, vint a donner un cy grant copt. » [36] Malheureusement, l’on n’a pas la date de ce manuscrit, détruit. L’éditeur du texte le cite d’après une copie faite au XIXe siècle par Edmund Stengel et d’après un microfilm de la MLA.
Dans La Prise de Cordres et de Sebille, l’aumaçor appelle un « chambellan » et deux aides pour pendre Baufumé :
 
Il an apelle son chambellan Brehier
Et Mirabel et son dru Alïen :
« Menés lou moi la jus cel gravier :
Pandus sera, ja trestorné nen iert. » [37]
 
Enfin, on pourra noter que peut s’exercer la fantaisie littéraire avec ce que l’on pourrait appeler un ‘bourreau de substitution’. Tel est le cas dans le Chevalier de la charrette de Chrétien de Troyes où Lancelot, comme un condamné, est traîné sur une charrette d’infamie menée par un nain, à forte connotation symbolique donc.
Fantaisie drolatique cette fois dans le Jeu de saint Nicolas écrit au début du XIIIe siècle par le trouvère arrageois Jean Bodel. Cette pièce complexe et subtile, en laquelle on peut voir la première transition du théâtre religieux vers le théâtre profane en français, met en scène un vieil homme qui, en prière devant une statue de saint Nicolas, est arrêté par les sarrasins qui viennent de massacrer allègrement les croisés venus les attaquer. Les soldats de l’émir sont étonnés de voir le vieillard prier devant ce qu’ils pensent être une idole  (les musulmans sont en général assimilés à des païens idolâtres), un « cornu mahommet » [38], à cause de la mitre que porte le saint. Le chrétien est conduit devant l’émir qui interroge le vieil homme sur sa croyance. Ce dernier lui dit donc que Nicolas fait de grands miracles et qu’il protège les trésors. L’émir décide de mettre le chrétien à l’épreuve ; il le fera jeter en prison, puis libèrera son trésor pour voir si, effectivement, Nicolas le protège des voleurs. L’émir appelle alors un certain Durand (on notera le nom bien sarrasin) qu’il qualifie de « Men tourmenteour, mon tirant » (v. 539). Et Durand de rêver, en précipitant l’homme dans la fosse, de pouvoir effectivement le tourmenter en lui arrachant les dents avec une tenaille : « « N’ierent huiseuses mes tenailles,/Ne que tu aies dents en geule » (v. 548-49). Or Durand est présenté munie d’une grosse massue, qui effraye le prisonnier : « Sire, con vo machue est grosse » (v. 544). L’on sait que la massue, arme de prédilection du géant, est un des attributs de représentation du fou. Et le pauvre Durand est en fait ridiculisé car il ne cesse d’espérer arracher les dents du vieillard et ne pourra jamais y parvenir. Il a bon espoir de pouvoir exercer des talents lorsque le trésor est effectivement volé :
 
Sire, liés sui c’on me le livre.
Je le ferai en morant vivre
Deux jours, anchois que il parmuire. (v. 1223-25)
 
Mais l’homme obtient un jour de répit et Durand, dépité, doit le reconduire en prison, tout en gardant espoir de le torturer le lendemain. Cependant, à la suite des prières du chrétien, Nicolas accomplit le miracle en effrayant tant les brigands, au demeurant complètement ivres, qu’ils rapportent le trésor à sa place. L’émir, convaincu de la puissance du saint, se convertit. Et Durand ne peut que faire éclater son dépit, rêvant d’une pendaison par les pouces et d’un arrachage de molaires :
 
Or cha ! vilains, mout par fui faus
Qui ne vous pendi par les paus
Et saquai les dens maisselers. (v. 1405-07)
 
Nous avons donc bien ici un authentique bourreau, sans que le terme soit employé, et même un bourreau particulièrement zélé, aimant à torturer avec un talent consommé (faire durer le patient pendant deux jours). Un bourreau, évidemment, ridicule et même pitoyable.
 
Le constat est donc relativement aisé à établir ; un parcours, évidemment non exhaustif, mais cependant significatif, dans la littérature des XIIe et XIIIe siècle, est révélateur de l’absence du bourreau, du moins d’une absence officielle. Ceci se traduit par un effacement d’un éventuel personnage derrière un « ils » ou un « on ». Les textes offrent également une représentation de l’exécution du supplice, surtout la pendaison, faite par un seigneur ou chevalier, par un groupe de  barons – juges ou plaignants, ou, plus simplement par la famille ou le lignage offensé. Le lexique témoigne également d’un certain flou, avec des dénominations variées et quelque peu aléatoires.
La littérature, dans ses représentations et ses mises en place d’un imaginaire qui correspondent aussi aux effets de genre, tout particulièrement pour ce qui concerne la chanson de geste, si elle ne présente pas une image de la réalité, est néanmoins un témoignage du flou que les documents d’archives révèlent quant à l’établissement d’un office de bourreau avant la fin du Moyen Âge.