Commentaire proposé par Marc Le Person (CIHAM-Université Jean Moulin Lyon III)
Miscellanées juridiques
 
Analyse de l'oeuvre
 
Fierabras, chanson de geste écrite par un auteur anonyme de la fin du XII° siècle (vers 1190, 6.195 alexandrins dans la rédaction A), appartient au Cycle du Roi. Elle raconte l'expédition de Charlemagne en Espagne, trois ans avant Roncevaux, pour reconquérir les reliques du Christ dérobées par les Sarrasins, conduits par l'émir Balan et par son fils, le cruel Fierabras, meurtrier du pape. Les épisodes du siège de Rome par les Sarrasins, du massacre de ses habitants, de l’assassinat du pape et du vol des reliques de la Passion sont racontés dans La Destruction de Rome (début XIIIe s.) (1.507 alexandrins), œuvre épique rédigée postérieurement, qui sert d’introduction à Fierabras.
Le récit comprend deux parties principales : le premier volet à tonalité épique est consacré au duel entre Fierabras et Olivier. Fierabras est venu lancer un défi aux barons de Charlemagne. Vexé par les railleries des vieux chevaliers, Roland refuse de le relever. Olivier, malgré ses blessures, se dévoue pour affronter le champion sarrasin. Vaincu en combat singulier par Olivier, pourtant diminué par ses blessures, le géant Fierabras se convertit devant ce miracle et prête main-forte aux guerriers français. Le second volet à tonalité plus romanesque combine une intrigue amoureuse avec des épisodes guerriers. Grâce à l’aide de Fierabras et de sa sœur Floripas, une belle Sarrasine, éprise d’un chevalier chrétien, Gui de Bourgogne, qu’elle épouse après la défaite des païens, les Francs, assiégés par les armées de l’émir Balan dans le donjon d’Aigremore, réussissent à triompher. L'unité de la chanson est assurée par l'importance donnée aux reliques du Christ. Floripas, la gardienne de ce trésor sacré, les montre aux chevaliers pour leur redonner courage et les remet finalement à l'empereur qui les rapporte en France pour les déposer à Saint-Denis et procéder à leur partage entre plusieurs grandes abbayes.
Les péripéties mouvementées de l’intrigue racontées dans un récit alerte et varié, le sac de Rome, la mort d’un pape, le vol des reliques de la Passion par les Sarrasins, la grandeur épique du combat initial entre Fierabras et Olivier, la puissance de l’inspiration religieuse et de l’idéologie politique de l’abbaye de Saint-Denis autour du culte des reliques de la Passion et de la sacralisation de la fonction royale, le modèle hagiographique d’un roi sarrasin sanguinaire, converti par l’action de la grâce divine, à une époque où les lieux saints venaient d’être conquis par Saladin (1187), et enfin l’immense diffusion que lui a conférée dès l’origine la grande foire du Lendit, expliquent sans doute le succès de cette chanson de geste.
Fierabras est une des chansons de geste les plus célèbres du XIIe s. et son succès s’est étendu dans de nombreux pays d’Europe et en Amérique du Sud à travers les traditions espagnoles et portugaises jusqu’à nos jours. Au cours des siècles, dans la littérature européenne et sud-américaine, cette œuvre a fait l’objet de diverses réécritures, réminiscences et résurgences, qui témoignent de son importante diffusion et de son rayonnement.
En ce qui concerne le domaine d'oïl, douze manuscrits (treize si l'on distingue V1 et V2, et même quatorze, si l'on ajoute H2 correspondant au folio 69 r° qui donne une version différente du texte du fol. 69 v° de H1) ont transmis intégralement ou plus ou moins partiellement les rédactions en vers de la version longue de Fierabras ; il n'existe qu'une seule version courte en vers, fortement remaniée, diffusée par le ms. Egerton Eg, ce qui porte à quinze le nombre des ms. recensés pour la moitié nord de la France.
Pour le domaine d'oc, un seul ms. P (Berlin) conserve le texte de la rédaction occitane de la version longue en vers de Fierabras. La version provençale est le premier texte épique à avoir été édité par Immanuel Bekker en 1830, avant même la Chanson de Roland. Si Raynouard et Fauriel croyaient à l'origine que la version d’oil dépendait de la version occitane, A. Kroeber et G. Servois ont eu le mérite de démontrer les premiers que la rédaction d'oc était une traduction et une adaptation d'un texte de la tradition longue d'oïl aujourd'hui perdu (voir la Préface de leur édition de Fierabras en 1860, p. V-X).
 
Manuscrits
 
1. Des rédactions longues et versifiées en langue d'oïl :
 
Paris, B.N., f. fr. 12.603, début du XIVe siècle.
Paris, B.N., f. fr. 1499, seconde moitié du XVe siècle.
Louvain, Bibliothèque de l'Université catholique, G.171, seconde moitié du XIIIe siècle (détruit pendant la seconde guerre mondiale).
Bibliothèque de l'Escurial, M. III-21, fin du XIIIe siècle.
Hanovre, Niedersächsische Staatsbibliothek, IV-578, début du XIVe siècle.
Londres, British Museum / Library, Royal 15 E VI, XVe siècle (entre 1444 et 1446).
Fragment de Metz, Bibliothèque Municipale, XIIIe siècle.
Fragment de Mons (Belgique) - Bibliothèque de l'Université de l'État, XIVe siècle.
Fragment de Namur - Bibliothèque Royale Albert Ier de Bruxelles - cote IV 852 no.9 - (Primitivement aux archives de Namur dans la chemise F 52), XIVe siècle.
Fragment de Strasbourg, Bibliothèque Nationale, 349, XIVe siècle.
Deux fragments de Damas (Syrie), transmis par l’édition diplomatique d’A. Tobler, placés en 1903 dans la bibliothèque Royale de Prusse (Berlin), puis égaré - cote inconnue - actuellement à la Staadtsbibliothek - Cabinet des mss.
Rome, Vatican, Reg. Lat. 1616 (catalogue de la Bibl. de la reine de Suède), début XIVe siècle : daté de 1317
Fol. 21 r° - 92 v°: Fierabras : premier fragment correspondant dans l'édition A. Kroeber et G. Servois au texte qui va du v. 1471 A à la fin, ms. daté de l'année 1318, XIVe siècle.
Fol. 103 r° - 108 r°: Fierabras : second fragment (inséré par erreur dans Otinel) correspondant dans l'édition A. Kroeber et G. Servois au texte qui va du v. 140 A au v. 460 A inclus.
 
2. De la rédaction courte et versifiée en langue d'oïl :
 
Londres, Musée Britannique, ms. Egerton, 3028, milieu du XIVe siècle.
 
3. De la rédaction longue et versifiée en langue d'oc :
 
Berlin, Deutsche Staatsbibliothek, Cod. Gall. oct. 41, seconde moitié du XIIIe siècle (vers 1270).
 
Editions intégrales
 
Li romans Fierabras, Chanson de geste du XIIe siècle, éditée par Marc Le Person, Paris, Honoré Champion (C.F.M.A., 142), 2003, 694 pp. : édition critique du ms. E, (complété pour la fin manquante par le ms. A), reposant sur l’ensemble des mss. de la tradition. Les références données dans cet article sont celles de cette édition.
 
Etude littéraire et édition critique des rédactions longues et versifiées A et E en langue d'oïl de « Fierabras » (chanson de geste française du XIIe s.), par Marc Le Person, Thèse de Doctorat d'Etat, 1999 (Paris IV), 1779 p.
 
Chanson de Fierabras. Parise la Duchesse, éditées par A. Kroeber et G. Servois, Paris, 1860 (Coll. Anciens Poètes de France, n° 4). Edition critique du ms. A, remanié et amendé à l'aide des variantes des ms. B, L, V.
 
Traduction
 
Fierabras, chanson de geste du XIIe siècle, traduite en français moderne Marc Le Person, Classique français du Moyen Âge, Paris, Honoré Champion (T.C.M.A., 93), 2011. Traduction du texte révisé et amendé de l’édition du ms. E complété par le ms. A, accompagnée d’une étude littéraire et d’une bibliographie mise à jour et comprenant aussi le domaine étranger.
Fierabras (fin du XIIe siècle)