Commentaire proposé par Jean-Claude Vallecalle (CIHAM-Université de Lyon)
Une légitimité évanescente
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Niccolò
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Analyse de l'oeuvre
 
Le texte que l’on intitule, depuis le XIXe siècle, La Geste Francor, est une compilation épique contenue dans un unique manuscrit acéphale conservé à Venise. Ce poème est rédigé en franco-italien, langage littéraire, hybride et artificiel utilisé durant tout le XIVe siècle dans le nord-est de l’Italie, notamment pour composer des œuvres qui s’inscrivent dans la tradition des chansons de geste françaises. Il compte environ 17000 vers, majoritairement des décasyllabes, disposés en laisses monorimes précédées de rubriques.
Organisée dans une perspective cyclique, cette œuvre est surtout consacrée à une histoire de la famille de Charlemagne, développée à travers plusieurs générations, et associant des épisodes originaux et des épisodes connus par d’autres textes, plus ou moins proches, en ancien ou moyen français et dans diverses langues d’Europe. La narration enchaîne ainsi, et mêle parfois, différentes actions.
Il s’agit d’abord de la destinée de Bovo d’Antona, développée en deux parties que sépare l’histoire de Berta da li pé grant. La première partie, ouverte in medias res puisque manquent les premiers folios, raconte comment le jeune héros lutte contre Do de Mayence, meurtrier de son père, comment son identité est reconnue, et comment il reconquiert sa cité d’Antona et retrouve son épouse Druxiana. Ce récit d’enfances sera suivi, après une coupure où s’insère l’histoire de Berta, d’une Chevalerie Bovo : celui-ci remporte la guerre que lui livre le roi Pépin pour soutenir les prétentions de la famille de Mayence, puis il vit diverses aventures et accomplit notamment de grands exploits en Orient. La figure du roi et la présence du lignage félon des Maganzesi assurent ainsi un lien entre l’histoire de Bovo et celle de Berta, qui en sépare les deux parties. C’est en effet la jeune épouse de Pépin, fille du roi de Hongrie, qui est l’héroïne de cette légende bien connue : dès son arrivée à Paris pour son mariage, elle est supplantée par une usurpatrice venue de Mayence et qui lui ressemble parfaitement, échappe de peu à la mort avant d’être recueillie, dans la forêt, par un vassal du roi. L’intervention de sa mère, venue de Hongrie, permettra de découvrir la substitution, de châtier la fausse reine et de ramener auprès du roi Berta et son fils, le futur Charlemagne.
Une fois achevées l’histoire de Berta et celle de Bovo, la jeunesse de Karleto – ce Mainet franco-italien – ouvrira donc une nouvelle étape dans la compilation, avec l’arrivée d’une autre génération, sans que s’éteigne l’affrontement entre les héros et la famille de Mayence. Les fils de la fausse Berta empoisonnent en effet Pépin et la reine, et le jeune Charles est contraint de s’exiler, d’abord à Saragosse, auprès du sarrasin Galafrio, dont il épouse la fille, puis à Rome. Mais, après de brillants faits d’armes, il parvient finalement à reconquérir le trône de France et à éliminer ses demi-frères félons.
Cependant le règne du nouveau souverain va être bien vite troublé par deux nouveaux développements qui s’entrelacent dans la narration. C’est d’une part la liaison de Milon avec Bertella – une seconde Berta –, fille de Pépin et de l’usurpatrice : dans Berta e Milone les amants sont contraints de fuir en Italie où va naître Roland. Mais d’autre part, avant de raconter les premiers exploits de ce héros, le compilateur insère une version des Enfances Ogier. L’expédition que Charles doit conduire jusqu’à Rome pour s’opposer aux envahisseurs sarrasins permet, on le sait, au jeune Danois de révéler sa prouesse, d’être armé chevalier et d’assurer la victoire chrétienne. Cependant, la présence de l’armée française en Italie a aussi pour effet, dans le bref récit de l’Orlandino (ou Rolandin), d’introduire à la cour et de faire reconnaître l’identité du tout jeune Roland, dont les parents obtiennent le pardon de Charles. Après ces deux récits d’enfances, le second volet de l’histoire d’Ogier prend toute son ampleur avec une Chevalerie qui ajoute, au récit connu par d’autres versions, l’épisode original de sa mission à Marmora (c’est-à-dire Vérone). Chargé par l’empereur d’aller exiger la soumission du Maximo Çudé qui gouverne la ville, le Danois parvient à tuer l’inflexible tyran païen et à réintégrer la cité à la chrétienté. Mais à son retour la mort de son fils puis celle du meurtrier, le fils de Charlemagne, déclenche le conflit qui fait de lui une extraordinaire figure de révolté, jusqu’au moment où, après sa capture, il sera tiré de sa prison pour affronter le géant sarrasin Braier et sauver ainsi la chrétienté.
Ogier sera encore un protagoniste essentiel dans le dernier volet de la compilation, Macario, où le complot d’un Maganzese parvient à faire injustement condamner à mort puis seulement bannir la reine. Celle-ci parvient à retourner chez son père, qui est ici l’empereur de Constantinople, non sans de difficiles tribulations mais avec l’aide de Varocher, un vilain qui sera bientôt fait chevalier. En conséquence une guerre éclate entre les deux empereurs, et elle s’achèvera par un duel entre les représentants des deux camps, Ogier et Varocher, qui s’entendront pour rétablir la paix sans que soient ignorés ni le tort de Charlemagne ni la légitimité impériale.
La Geste Francor est donc plus qu’une simple compilation. L’imbrication des différentes histoires et les jeux d’échos et de correspondances qui les associent témoignent d’une volonté de composition ordonnée destinée à assurer l’unité du poème. Le fil conducteur en est la destinée de la famille carolingienne, mais celle-ci est présentée de manière ambiguë. En effet, si elle n’est pas condamnée aussi radicalement que la félonie récurrente du lignage de Mayence, l’image de l’empire et de son titulaire, que ce soit Pépin ou Charlemagne, apparaît sous un jour souvent défavorable, reflétant ainsi les aspirations anti-impériales de la société communale d’Italie du nord.
Manuscrits
 
Venise, Biblioteca Nazionale Marciana, fondo francese 13 (= 256).
 
Reproduction photographique
 
La Geste Francor di Venezia (Codice XIII della serie francese), éd. Pio Rajna, Milan, Bestetti e Tuminelli, s.d. [1925 ou 1926]
 
Editions complètes
 
La « Geste Francor » di Venezia. Edizione integrale del Codice XIII del Fondo francese della Marciana, con introduzione, note, glossario, indice dei nomi a cura di Aldo Rosellini, Brescia, Editrice La Scuola, 1986.
 
La Geste Francor. Edition of the Chansons de geste of MS. Marc. Fr. XIII (=256), with glossary, introduction and notes by Leslie Zarker Morgan, Tempe, Arizona, Arizona Center for Medieval and Renaissance Studies, 2009, (2 vol.).
 
Editions partielles
 
« Berta da li gran pié », éd. Adolf Mussafia, Romania, 3, 1874, p. 339-364 ; 4, 1875, p. 91-107.
 
Berta da li pè grandi. Codice Marciano XIII, a cura di Carla Cremonesi, Milan-Varese,  Istituto Editoriale Cisalpino, 1966.
 
« Berta e Milone. Orlandino », éd. Adolf Mussafia, Romania, 14, 1885, p. 177-206.
 
Berta e Milon – Rolandin, éd. Carla Cremonesi, Milan, Istituto Editoriale Cisalpino-La Goliardica, 1973.
« Die franko-italienische Version des Bovo d’Antone », éd. Joachim Reinhold, Zeitschrift für romanische Philologie, 35, 1911, p. 555-607, 683-714 ; 36, 1912, p. 1-32.
 
« Karleto », éd. Joachim Reinhold, Zeitschrift für romanische Philologie, 37, 1913, p. 27-56, 145-176, 287-312, 641-678.
 
Le Danois Oger. Enfances, Chevalerie. Codice Marciano XIII, a cura di Carla Cremonesi, Milan, Cisalpino Goliardica, 1977.
 
« The Franco-Italian Chevalerie Ogier », éd. Barry Cerf, Modern Philology, 8, 1910-1911, p. 187-216, 335-361, 511-525.
 
« Die franko-italienische Version des Enfances Ogier nach dem Codex Marcianus XIII », éd. Julius Subak, Zeitschrift für romanische Philologie, 33, 1909, p. 536-570.
 
Macaire. Ein altfranzösisches Gedicht, éd. Adolf Mussafia, Vienne, Carl Gerold, 1864.
 
Macaire, chanson de geste, éd. François Guessard, Paris, Franck, 1866.
La Geste Francor (1e moitié du XIVe siècle)