Commentaire proposé par Jean-Claude Vallecalle (CIHAM-Université de Lyon)
Loyauté hypocrite ou pragmatisme louable   
Analyse de l'oeuvre
 
L’Entrée d’Espagne est l’un des chefs d’œuvre de la production épique composée au XIVe siècle,  dans le nord-est de l’Italie, en un langage littéraire mixte ordinairement appelé franco-italien. En dehors des brefs fragments de Châtillon, publié par P. Aebischer, et de Reggio, publié par R. Specht, le texte est conservé dans le beau manuscrit de Venise, qui comporte cependant une assez importante lacune, que permet de compenser très partiellement le fragment de Châtillon. Dans l’état actuel du manuscrit de Venise, cette longue chanson de geste compte près de 16000 vers, décasyllabes ou alexandrins. On la doit à un poète padouan fort cultivé, qui, dans le texte, revendique son anonymat, mais qu’une hypothèse non confirmée a proposé d’identifier au magistrat Giovanni da Nono. Cette œuvre, que l’on pense souvent laissée inachevée, a été continuée par Nicolas de Vérone dans une complue qui a parfois été intitulée La Prise de Pampelune.
Le poème raconte l’ouverture et les premières étapes de la guerre conduite par Charlemagne en Espagne, et qui se terminera sept ans plus tard par la bataille de Roncevaux. Il exalte particulièrement la figure de Roland, qui reste constamment au premier plan et incarne un idéal héroïque renouvelé, associant harmonieusement une profonde sagesse à sa prouesse légendaire.
La première partie du récit est inspirée largement, mais avec un regard libre et distancié, de la Chronique du Pseudo-Turpin qui est intégrée au Liber sancti Jacobi. Elle conte en effet l’apparition de saint Jacques, venu ordonner à Charlemagne de libérer le chemin de Compostelle de l’occupation sarrasine, les débuts de l’expédition et le célèbre duel entre Roland et le géant païen Feragu, puis le siège de Pampelune par l’armée impériale, et la prise de la cité de Nobles. Cette dernière opération, conduite par Roland sans l’aval de l’empereur, suscite entre eux une querelle et une rupture.
Un prologue interne souligne alors l’ouverture d’une deuxième partie du texte, dont le contenu est une création originale. Blessé par l’attitude de son oncle qui lui reproche son insubordination dans l’épisode de Nobles, Roland quitte l’armée chrétienne, s’embarque sur un navire qui le conduit en Orient et pousse jusqu’en Perse. Sous une identité d’emprunt il accomplit de grands exploits et devient bailli au service du Soudan, qu’il saura amener, avec tous ses sujets, à la foi chrétienne. Après ce séjour en Orient, où le héros éprouve la fascination d’un modèle d’épanouissement chevaleresque et courtois, il revient en Espagne et séjourne auprès d’un saint ermite, éprouvant alors la tentation inverse d’une sainteté ascétique à l’écart du monde. Mais une révélation surnaturelle lui découvre ce que doivent être sa vocation et son destin, un héroïsme chrétien qui le conduira jusqu’au martyre de Roncevaux. Et c’est pourquoi il retourne vers l’action guerrière et retrouve dans la joie l’armée impériale, ses compagnons et son oncle.
La destinée de Roland constitue donc le fil conducteur de l’action. Mais, malgré la perspective temporairement individuelle de l’épisode oriental, elle reste inséparable de la lutte collective au service de la chrétienté, dont la légitimité et les principes peuvent quelquefois, dans la perspective propre au poème franco-italien, connaître de singuliers flottements.
Manuscrits
 
Venise, Biblioteca Nazionale Marciana, fondo francese 21 (= 257).
 
Fragments de Châtillon, Château de Châtillon (Aoste), Bibliothèque des comtes de Challant.
 
Fragments de Reggio Emilia, Biblioteca Municipale Panizzi, ms. vari, E. 181.
 
Editions
 
L’Entrée d’Espagne, (éd.) Antoine Thomas, Paris, Société des Anciens Textes Français, 1913, (2 vol.). Reproduction anastatique : Florence, Olschki, 2007.
Texte informatisé : http://www.rialfri.eu/rialfri/testi/entree.html
 
La Entrada en España. El cantar de Roldán (poema épico del siglo XIV en franco-italiano, Valence (Espagne), Ediciones Grial, 2003. (Fac-similé du manuscrit de Venise).
 
Paul Aebischer (éd.), « Ce qui reste d’un manuscrit perdu de L’Entrée d’Espagne », Archivum romanicum, 12, 1928, p. 233-264.
 
René Specht (éd.) : « Cavalleria francese alla corte di Persia : l’episodio dell’Entrée d’Espagne ritrovato nel frammento reggiano », Atti dell’Istituto Veneto delle Scienze, Lettere ed Arti, 135, 1976-1977, p. 489-506.
 
René Specht (éd.) : « Il frammento reggiano dell’Entrée d’Espagne : raffronto codicologico col codice marciano francese XXI (= 257), Atti dell’Istituto Veneto delle Scienze, Lettere ed Arti, 136, 1977-1978, p. 407-424.
 
La Prise de Pampelune. Ein altfranzösische Gedicht, (éd.) Adolf Mussafia, Vienne, Gerolds Sohn, 1864.
 
Niccolò da Verona, Continuazione dell’Entrée d’Espagne, in Opere, éd. Franca Di Ninni, Venise, Marsilio, 1992.
 
Traductions 
 
Anonimo padovano, Duello tra Rolando e Feragu nell’Entrée d’Espagne, traduzione in prosa di Paolo Gresti, Mantoue, Gianluigi Arcari Editore, 2012. (Traduction des v. 1-548, 806-920 et 1150-4180, avec une introduction et des notes).
 
Anonimo padovano, L’« Entrée d’Espagne ». Rolando da Pamplona all’Oriente, a cura di Marco Infurna, Rome, Carocci, 2011. (Anthologie et traduction avec une introduction et des notes).
 
La Entrada en España. Poema épico del siglo XIV en franco-italiano. Estudio preliminar y versión de Carlos Alvar, Valence (Espagne), Ediciones Grial, 2003. (Avec reproduction des enluminures)
 
Bases de données
 
http://www.italnet.nd.edu/xpersearch/fiola/search/indexb.html
 
http://www.rialfri.eu/rialfri/query.jsp?check=q_started
 
L'Entrée d'Espagne (1e moitié du XIVe siècle)