Commentaire proposé par Jean-Claude Vallecalle (CIHAM-Université de Lyon)
Les deux visages du cynisme
 
Analyse de l'oeuvre
 
Aquilon de Bavière est le plus récent des récits épiques composés en Italie du nord, pendant le XIVe siècle, en langage franco-italien, mélange linguistique artificiel et littéraire utilisé notamment dans des œuvres qui prolongeaient la tradition des chansons de geste françaises. Dans ce corpus épique particulier c’est aussi le seul rédigé en prose. Mais, dans le manuscrit de Rome (le seul complet), il est accompagné, en italien, d’un prologue et d’un épilogue en ottava rima. Un sonnet, lui aussi en italien et d’attribution incertaine, constitue un second épilogue et laisse entendre que l’auteur, dont la personnalité reste inconnue mais qui se révèle fort cultivé, se nommerait Raphaël de Marmora, c’est-à-dire de Vérone.
L’ouvrage est un immense roman épique, foisonnant de péripéties et de personnages, qui se présente comme une continuation de la Chanson d’Aspremont – l’une de ses nombreuses sources –, et une annonce de la bataille de Roncevaux et de la mort de Roland. Le récit, divisé en sept livres, s’inscrit donc au cœur de la geste carolingienne et, malgré son extrême complexité, il se développe de manière cohérente selon deux lignes directrices solidement articulées. D’une part il conte la destinée d’Aquilon, dernier fils du duc Naimes de Bavière – et nouveau venu parmi les héros de la matière de France –, et d’autre part il propose une vaste relecture et réinvention de la légende de Charlemagne et de Roland, étendant l’affrontement entre la chrétienté et la paienie jusqu’aux confins d’un espace terrestre démesurément élargi par l’imagination de l’auteur. Celui-ci feint de rédiger seulement une adaptation en langue romane d’un récit d’abord écrit en « lingue africhane » par un savant mais perfide Sarrasin, et mis ensuite « in cronice » par l’archevêque Turpin (Aquilon de Bavière, éd. P. Wunderli, p. 6). Mais un jeu complexe entre ces différentes figures de narrateur ne cesse de dévoiler l’artifice et de souligner la virtuosité d’un texte qui mêle les héritages épique et arthurien et les souvenirs historiques et mythologiques, en une vaste représentation complexe et maîtrisée.
Le premier livre conte les enfances d’Aquilon : enlevé dès le berceau par les Sarrasins, il est élevé comme son fils par l’émir de Carthage sous le nom d’Hannibal. Ses premiers faits d’armes, d’abord dans un tournoi puis lors d’une guerre contre le sultan de Babylone, révèlent une prouesse qui fait de lui un second Roland, et assurent en même temps à celui que l’on croit son père la souveraineté sur tout le monde païen. Dès lors va s’ouvrir une longue série de guerres car les armées sarrasines, sous la conduite d’Hannibal-Aquilon, envahissent la chrétienté pour venger la défaite d’Aspremont. D’abord en Europe puis aussi dans une Afrique et un Orient parfois fantastiques, les affrontements qui se succèdent très longuement au fil des livres suivants illustrent, parmi les brillants exploits de nombreux héros, la valeur supérieure de Roland et de son émule – momentanément – païen, jusqu’au moment où la victoire des Français contraint leurs ennemis et même les Amazones, venues soutenir l’émir de Carthage, à recevoir le baptême. Aquilon doit alors accepter, après une douloureuse crise morale, de reconnaître sa véritable origine et de retrouver les siens. Mais parallèlement aux conflits d’outre-mer s’est développée en Europe la rébellion de Ganelon et de la famille de Mayence, alliés à Marsile. Et le dernier livre du roman raconte comment d’ultimes combats permettent le rétablissement définitif de l’ordre : soumission des révoltés et de leurs alliés Sarrasins d’Espagne ; triomphe spectaculaire, en Italie, sur une ultime invasion de païens venus d’Éthiopie, grâce à l’appui surnaturel de Galaad envoyé du paradis pour aider Roland sur le champ de bataille ; moniage d’Aquilon qui abandonne les armes et finit sa vie dans la pénitence comme abbé de Saint-Denis. Une forme de clôture romanesque se conjugue ainsi avec la représentation épique d’une Histoire collective de l’humanité ouverte jusqu’au présent du narrateur, toujours structurée par la vieille opposition du bien et du mal, mais où la distinction devient souvent flottante et relative entre le tort et le droit. 
Auteur : Raffaele da Verona
 
Manuscrits
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, nouv. acq. fr., 22389.
 
Rome, Biblioteca Vaticana, Urb. lat. 381 (1363).
 
Editions intégrales
 
Raffaele da Verona, Aquilon de Bavière, roman franco-italien en prose, éd. Peter Wunderli, Tübingen, Niemeyer, 1982 (vol. 1-2), 2007 (vol. 3).
Texte informatisé : http://www.rialfri.eu/rialfri/testi/aquilon000.html
 
Raffaele da Verona, Aquilon de Bavière. Libro quinto, éd. Virginio Bertolini et Anna Maria Babbi, Povegliano, Gutenberg, 1979.
 
Aquilon de Bavière (1379-1407)