Commentaire proposé par Jérôme Devard (POLEN-Université d'Orléans)
La nature de la parenté dans la Geste renardienne : un modèle structurel clanique
 
Analyse de l'oeuvre
 
Le Roman de Renart ne présente aucune ressemblance avec ce qu’est en droit d’attendre le lecteur de Balzac. Le terme générique de « roman » est, en fait, un choix linguistique, celui de la langue vulgaire, par opposition au latin. Sorte d’épopée animale, comme on l’a souvent appelée, ou plutôt parodie des chansons de geste et des romans courtois, le Roman de Renart ne se présente nullement sous l’aspect d’un récit suivi et cohérent ; c’est une succession de petits poèmes indépendants appelés « branches » au Moyen-Âge, qui se sont regroupés autour d’un thème central, la lutte du goupil et du loup.
La plupart des auteurs de ces petits contes sont demeurés anonymes. Cependant, on attribue classiquement, les branches II et Va à Pierre de Saint-Cloud, poète cultivé, qui a dû fréquenter les tribunaux et les gens de loi, et a eu l’idée de mettre à la disposition d’un large public des aventures qui étaient alors réservées aux clercs. La branche XII a été écrite par Richard de Lison qui a, très certainement, approché des évêques et des abbés ; quant au prêtre de la Croix-en-Brie, lecteur assidu des aventures de Renart, il s’intéresse dans la IXe aux paysans de sa paroisse sans éprouver pour eux beaucoup de sympathie.
Il existe un incontestable lien de parenté entre le Roman de Renart et les fables d’animaux issues de l’antiquité classique et rassemblées dans des recueils que le Moyen-Âge a baptisés « Isopets », du nom d’Esope ; mais la Geste renardienne contient aussi des contes qu’on retrouve dans les traditions populaires de pays les plus diverses. Alors, origine littéraire ou origine folklorique ? Dans un premier temps, on a plutôt considéré, les sources du Roman de Renart comme orales et les auteurs des branches comme d’« assez pauvres habilleurs de contes » qui se seraient contentés de mettre par écrit des récits qui existaient déjà dans la mémoire collective. En rejetant la vieille conception de Jacob Grimm (1785-1863) qui voyait l’origine de l’épopée animale dans les forêts germaniques primitives, Léopold Sudre a soutenu, que les récits du Roman de Renart ont pour origine des contes d’animaux de provenance très variée qui circulaient dans les peuples, il y a un millénaire, et non des fables gréco-orientales.
Le résultat des recherches de Léopold Sudre a été contesté avec des arguments très convaincants par Lucien Foulet : celui-ci s’élève à juste titre contre la tendance de ses prédécesseurs qui n’ont pas pris en compte, selon lui, de la création individuelle des auteurs ; il démontre que le Roman de Renart est une œuvre d’origine savante et non de tradition orale populaire. Ses racines puiseraient en effet, dans la littérature médiévale : dès le Xe siècle le poème de l’Ecbasis Captivi, composé par un religieux du monastère de Saint-Evre, à Toul, raconte le conflit du goupil et du loup (celui-ci est écorché sur les conseils de son ennemi, pour guérir le lion). Un autre poème de la fin du XIe siècle, De Lupo, nous montre un loup pèlerin et moine. Enfin, le poète flamand Nivard, avec son poème de l’Ysengrimus composé vers 1152, nous propose une œuvre riche de tous les thèmes de l’épopée animale : chaque personnage y est caractérisé et pourvu en même temps d’une appellation personnelle. Les antécédents littéraires du Roman de Renart sont donc bien prouvés et sa filiation directe avec la littérature latine médiévale est incontestable ; cependant cette constatation n’élimine entièrement l’hypothèse d’une transmission des contes d’animaux par tradition orale.
Le premier constat que fait le novice, lorsqu’il étudie pour la première fois le manuscrit du Roman de Renart, est que les vingt-six branches, qui composent la Geste renardienne, se suivent au hasard, sans aucun ordre logique ni chronologique.  Cependant, Lucien Foulet, en s’appuyant sur les études approfondies d’Ernst Martin et de M. Büttner, a réussi à établir la chronologie approximative des divers contes de Renart : les plus anciennes branches – une quinzaine – semblent avoir été écrites entre 1170 et 1205 et réunies en recueil au début du XIIIe siècle. Les onze dernières, de qualité nettement inférieure, datent approximativement des cinquante années suivantes.
Les plus anciennes branches (II, Va, III, IV, XIV, I, X, VI) ont été rédigées probablement au dernier quart du XIIe siècle et sans doute avant 1190. Pierre de Saint-Cloud, auteur de la branche II et de sa suite la branche Va, a été le premier à raconter plusieurs aventures où Renart est tantôt dupé, tantôt dupeur triomphant. Les autres branches, de valeur assez inégale, peuvent être considérées comme de simples appendices de la branche II. Ce qui fait l’intérêt de ces anciens poèmes, c’est l’esprit de parodie : parodie des chansons de geste et des romans courtois ; c’est aussi le sens de l’observation et la satire, parfois assez hardie, de la société féodale, des coutumes judiciaires, et même de la religion. Les aventures de Renart se multiplient à la fin du XIIe siècle et dans les premières années du XIIIe siècle : la plupart ne sont que d’assez pâles imitations des premières ; d’autres cependant ne manquent pas de charme : c’est le cas de la branche VII (Renart mange son confesseur) ou de la XVII (La Mort de Renart). La renommée de Renart est alors telle qu’elle se répand très vite à l’étranger et à la même période, l’Alsacien Heinrich der Glichesaere (Henri le Sournois) compose son Reinhart Fuchs où il s’inspire de plusieurs branches françaises. Plus tard, vers 1250, le Flamand Wilhelm traduit la première branche sous le titre de Reinaert de Vos et cette version néerlandaise, complétée par des imitations étrangères, est, à travers maintes adaptations, la source lointaine du Reineke Fuchs de Goethe.
Cependant, malgré toutes les facettes du personnage, Renart n’est plus guère capable d’animer les dernières aventures de son roman, écrites entre 1205 et 1250. Il est vrai que la veine est désormais un peu tarie et que les successeurs de Pierre de Saint-Cloud manquent cruellement d’inspiration. De plus, dans la première moitié du XIIIe siècle, le caractère du goupil se transforme et prend une valeur symbolique : il personnifie dorénavant le Mal, répondant ainsi à une volonté moralisatrice. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, Renart devient le héros de poèmes touffus et longuets, très éloignés de l’esprit des anciennes branches : l’étalage encyclopédique des notions les plus diverses ont remplacé la parodie humoristique et la satire. Ainsi, dans son poème de Renart le bestourné, écrit entre 1261 et 1270, Rutebeuf vise dans la personne de Renart les ordres mendiants et l’hypocrisie religieuse. On retrouve les mêmes attaques et les mêmes intentions morales dans Renart le Nouvel, composé en 1288 par Lillois Jacquemart Gelée. Le mensonge et l’hypocrisie de la Renardie, sont encore plus violents dans le Couronnement de Renart (1295).
Renart connaît enfin, dans le premier quart du XIVe siècle une dernière et étonnante métamorphose : il sert de masque et de porte-parole à un clerc de Troyes, dégradé de la cléricature à la suite d’un mariage scandaleux et enrichi par la suite dans le commerce des épices. Cette œuvre reste vivante grâce à la vie tumultueuse de l’auteur et Renart, toujours symbole de l’hypocrisie, s’emporte contre les mœurs corrompues de l’époque, prenant le parti du Bien contre le Mal.
Le Roman de Renart est une parodie de la littérature médiévale épique et courtoise. A l’inverse de ce genre littéraire qui n’a jamais véritablement et scrupuleusement reflété le mode de vie de la société féodale, les différents trouvères, sous le couvert d’une épopée animale, décrivent les hommes dans leur vérité crue et critiquent une société et des mentalités qu’ils connaissent bicycle « renardien » ne fait que restituer le quotidien, que de ce par exemple dans le domaine de la justice (le Roman de Renart n’est-il pas entièrement structuré autour d’un procès à l’encontre de Renart ?) de la parenté, (que ce soit un niveau de la structure même que des droits et obligations qui en sont inhérents), ou de la vision de la royauté. En définitive, le Roman de Renart se révèle donc être une œuvre qui procède d'une mentalité définissable par sa rationalité et son réalisme malgré une satire acerbe.
 
Manuscrits
 
Le Roman de Renart est connu à travers quatorze manuscrits considérés comme complets ainsi que seize manuscrits fragmentaires :
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 20043.
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 371.
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 1579.
Oxford, Bibliothèque Bodléienne, Douce 360.
Londres, Musée Britannique, Add. ms. 15229.
New York, Bibliothèque Pierpont Morgan, M. 932 (=ancien 3634 de la Bibliothèque de Sir Thomas Phillipps, à Cheltenham).
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 1580.
Paris, Bibliothèque de l'Arsenal, 3334.
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 12584.
Chantilly, Musée Condé, 472.
Paris, Bibliothèque de l'Arsenal, 3335.
Turin, Bibliothèque Royale, varia 151.
Rome, Bibliothèque du Vatican, 1699.
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 12583.
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, nouv. acq. fr. 10035.
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 837.
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 2554.
Rome, Bibliothèque Casanatense, 1598 ; Saint Omer, Bibliothèque de Saint Omer.
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 1588.
Oxford, Bibliothèque Bodléienne, Canon ital. XLVIII.
Bruxelles, Bibliothèque Royale, BR II 139 fragment 2.
Udine, Bibliothèque Archiépiscopale, XIII.
Angers, Archives de Maine et Loire (côte non connue).
Saluces (pas de référence plus précise).
Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève (côte non connue).
Rome, Bibliothèque du Vatican, 1699 (seconde partie du ms. N).
Paris, Bibliothèque nationale de France, nouv. acq. fr. 5237.
Bruxelles, Bibliothèque Royale, II 6336.
Bruxelles, Bibliothèque Royale, IV 852 fragment 4 (conservé autre fois aux archives de l'État à Namur).
 
Editions et Traductions
 
Le Roman de Renart, (éd. et trad.) Jean Dufournet et Andrée Méline, Paris, Flammarion, 1985.
 
Le Roman de Renart. Première branche : Jugement de Renart, Siège de Maupertuis, Renart teinturier,  éditée d'après le manuscrit de Cangé, (éd.) Mario Roques, Paris, Champion, 1948 ; Le Roman de Renart, branches II-VI, édité d'après le manuscrit de Cangé, (éd.) Mario Roques, Paris, Champion, 1951 ; Le Roman de Renart, branches VII-IX, édité d'après le manuscrit de Cangé, (éd.) Mario Roques, Paris, Champion, 1953 ; Le Roman de Renart, branches X-XI, édité d'après le manuscrit de Cangé, (éd.) Mario Roques, Paris, Champion, 1958 ;  Le Roman de Renart, branches XII-XVII, édité d'après le manuscrit de Cangé, (éd.) Mario Roques, Paris, Champion, 1958 ; Le Roman de Renart, branches XVIII-XIX, édité d'après le manuscrit de Cangé, (éd.) Mario Roques, Paris, Champion, 1963. Mario Roques n’a pu finir son travail, Mario Roques n’a pu finir son travail. C’est Félix Lecoy qui publia la dernière branche, la branche XX, Renart Empereur, chez Champion en 1999.
Le manuscrit du Cangé a connu une nouvelle édition établie par Jean Dufournet, Laurence Harf-Lancner, Marie-Thérèse de Medeiros et Jean Subrenat aux éditions Champion, 2. t., (2013-2015). 
 
Le Roman de Renart, (trad.) Nathalie Desgrugillers-Billard, Clermont-Ferrand, Éditions Paléo, 2007.
 
Le Roman de Renart d'après les manuscrits C et M, (éd.) Naoyuki Fukomoto, Noboru Harano, Satoru Suzuki, Tokyo, France Tosho, 1983.
 
Le Roman de Renart,  (éd. et trad.) Gabriel Bianciotto, Paris, L.G.F, 2005.
 
Le Roman de Renart édité d'après le manuscrit O (f. fr. 12583), (éd.) Aurélie Barre, Berlin, De Gruyter, 2010.
 
Le Roman de Renart, (éd.) Armand Strubel, Roger Bellon, Dominique Boutet et Sylvie Lefèvre, Paris, Gallimard, 1998.
Le Roman de Renart (1175-1250)