Commentaire proposé par Jean Subrenat (CUERMA-Aix-Marseille-Université)
Les relations féodo-vassaliques à la cour impériale dans la chanson de Gaydon. L’exemple du duel judiciaire
Analyse de l'oeuvre
 
Le drame de Roncevaux, dans la Chanson de Roland, s’est achevé avec l’exécution du traître Ganelon, conséquence du duel judiciaire qui avait prouvé sa haute trahison. En effet, Pinabel qui défendait son honneur (perdu) avait été vaincu dans ce duel par Thierry d’Anjou qui avait exigé cet appel à la justice divine, puisque le conseil impérial n’avait pas osé condamner le traître. Mais pouvait-on alors imaginer que le lignage de Ganelon, si puissant à la cour, accepterait sans révolte la mort ignominieuse de son chef ? Il n’aura de cesse de la venger. Tel est le thème de la Chanson de Gaydon.
 
La vindicte des traîtres contre Gaydon
 
L’armée de Charlemagne, maintenant sur le chemin du retour, campe devant Nobles. Les traîtres, du haut d’une colline, contemplent le camp et Thibaut d’Aspremont, le frère de Ganelon, médite avec sept compagnons de faire périr l’empereur et ses conseillers, tous coupables à ses yeux du deuil et de la honte qui frappent son lignage. Les traîtres ourdissent la machination suivante : ils offriront à l’empereur des fruits et du vin empoisonnés de la part de Thierry d’Anjou, qui porte désormais le nom de Gaydon, car un geai s’était posé sur son casque lors du célèbre duel. Ainsi l’empereur sera tué avec tous ses vassaux et Gaydon apparaîtra, de toute évidence, comme le coupable ; Thibaut sera couronné roi de France et distribuera de grands fiefs aux membres de son lignage.
Le projet est mis à exécution. L’empereur remercie le porteur du présent et offre un fruit à un jeune homme qui meurt subitement,  ce qui assure, par voie de conséquence, le salut de Charles et de ses vassaux. Thibaut accuse officiellement Gaydon, exigeant un duel judiciaire pour fournir la preuve de sa culpabilité. [vv. 1-781]
Riol du Mans, sage et fidèle vassal de Gaydon, se défiant des traîtres, conseille à son seigneur de faire partir immédiatement par prudence, sous les ordres de ses neveux Ferraut et Amaufroi, tous les bagages de son armée vers son fief, l’Anjou, dont il est l’héritier. Un espion informe Thibaut, et les traîtres préparent, dans le Val de Glaye, une embuscade contre le convoi. [vv. 782-961]
Dès lors, deux actions vont se dérouler parallèlement :
–  D’abord le duel judiciaire, long, pénible, douloureux, en préparation duquel Thibaut, conscient de son mensonge, tente de « fausser » le serment qu’il doit prononcer. Mais Riol veille et exige qu’il reprenne, sous sa dictée, les formules rituelles indispensables. Thibaut comprend alors qu’il est perdu. Il est, de fait, vaincu, Gaydon est donc innocenté. L’empereur cependant, circonvenu par des compagnons de Thibaut, se laisse soudoyer pour rendre leur liberté aux otages du traître. [vv. 962-1988]
– Ensuite le combat du Val de Glaye : Ferraut et Amaufroi, avec sept cents hommes, affrontent les deux mille traîtres embusqués et, malgré l’aide inattendue du courageux vavasseur Gautier qui demeure dans un manoir proche, vont être vaincus quand Gaydon, malgré ses blessures, arrive à leur secours avec toute l’armée angevine. La rumeur de l’approche de l’armée impériale provoque la fuite des traîtres. Après avoir fait enterrer ses morts, Gaydon continue son chemin vers Angers. [vv. 1989-3021]
 
Double tentative de négociation entre Gaydon et l’empereur
 
De retour dans sa ville, Gaydon, toujours obstiné à débarrasser la cour de la présence des traîtres pour l’honneur de l’empire,  s’apprête à attaquer l’empereur puisque ce dernier continue de les garder près de lui. Sur le conseil de Riol, Gaydon envoie Ferraut en ambassade auprès de Charles afin de le sommer de proscrire le lignage félon, sinon il rompra son hommage vassalique. En chemin, Ferraut se bat contre Renaut d’Aubespin, envoyé par l’empereur auprès de Gaydon pour exiger, de sa part, une humiliante soumission ; puis il doit tuer le portier du château d’Orléans pour pouvoir approcher de Charles devant lequel il expose avec arrogance son message non sans le défier violemment au nom de Gaydon. [vv. 3022-3698]
Sur le chemin du retour, il échappe à une embuscade tendue par cinq traîtres et les tue ; il blesse encore un chevalier de Toulouse auquel il dérobe le cheval et l’autour qu’il apportait en tribut à l’empereur ; il conquiert enfin quatre « sommiers » chargés d’argent qu’Yzoré de Mayence offrait à Charles pour participer à ses dépenses militaires.
Renaut d’Aubespin quant à lui, est reparti précipitamment d’Angers après l’échec de sa mission.
Dans sa dernière étape pour regagner Angers, Ferraut a accepté l’hospitalité d’Hertaut, seigneur de la famille des traîtres, qui espère le tuer. Mais grâce à l’aide de Savari, le fils de son hôte, il peut résister jusqu’à l’arrivée de Gaydon qui le sauve. [vv. 3699-4739]
 
Initiative militaire de Charles
 
Les ambassades ayant échoué, la guerre se prépare : Charles rassemble ses chevaliers à Orléans, tandis que Gaydon regroupe ses hommes à Angers et reçoit des renforts venant de ses cousins, Bertrand et Richier, les fils de Nayme, accompagnés de leurs vassaux, ainsi que d’autres jeunes nobles. Les premières opérations militaires sont violentes ; on remarque en particulier un duel Amaufroi-Aulori, un duel Gaydon-Charlemagne, un affrontement des grands vassaux de l’empereur avec leurs fils qui sont dans le camp angevin : les pères sont battus mais ignorent tout de l’identité de leurs vainqueurs. Le bilan de cette première journée de combat entraînera de nouvelles complications : Ferraut est prisonnier de l’empereur, Ogier prisonnier de Gaydon. [vv. 4740-5554]
 
Temps d’armistice et provocation de Gui d’Hautefeuille
 
La seule solution logique serait alors un échange de prisonniers. Riol le conseille à Gaydon ; Nayme, à la cour, fait à l’empereur une suggestion identique. Mais les traîtres vont en empêcher la réalisation : l’un d’eux, Gui d’Hautefeuille, demande justice de Ferraut pour les meurtres qu’il a commis pendant son ambassade (le portier d’Orléans, les cinq traîtres qui lui avaient tendu une embuscade) et exige un duel judiciaire. Ils prévoient de placer mille hommes en embuscade avec la mission de protéger éventuellement Gui s’il est en difficulté. Savari est chargé par Gaydon de porter à Charles la proposition d’échange de prisonniers. Mais Charles ne peut plus accéder cette demande, puisque Ferraut est sous le coup d’une astreinte en justice. Savari veut se porter champion de Ferraut ; ce dernier refuse. Savari repart donc pour Angers et doit, à son tour, franchir victorieusement une embuscade de traîtres.
Dans le camp impérial, Gui d’Hautefeuille essaie de hâter le combat, pensant qu’en représailles de la mort de Ferraut, Gaydon ferait tuer Ogier. De son côté, Gaydon, sur le conseil de Riol, envoie deux mille hommes prêts à intervenir pour le cas où le duel ne serait pas régulier, le reste de son armée étant en alerte dans Angers. [vv. 5555-6367]
Lors de la cérémonie religieuse préparatoire au combat, un évêque du lignage des traîtres adresse à Gui une admonition satanique et lui donne une absolution sacrilège. D’autre part, pour éviter le risque d’un serment biaisé, Nayme, a la demande de l’empereur, dicte à Gui le mot-à-mot de son serment (comme Riol l’avait fait pour Thibaut dans le précédent duel judiciaire).
Le combat est très violent et, au moment où Gui allait être battu et tué par Ferraut, les traîtres embusqués se précipitent pour le sauver, bousculant les gardes du champ clos. Puis les Angevins se précipitent à leur tour au secours de Ferraut. Les armées entières interviennent. En définitive, Ferraut est délivré, mais Gautier est prisonnier. [vv. 6368-7478]
 
Nouvelle et vaine tentative d’accord initiée par Gaydon
 
Gaydon envisage un échange d’Ogier (qui est toujours son prisonnier) contre Gautier. Mais Ferraut demande à son oncle la simple libération d’Ogier sans contrepartie, puisque lui-même est libre ; sinon il retournera devant Charles pour que ses garants, Nayme et Renaut, soient déclarés quittes de leur engagement.
Cependant, à la cour impériale, les traîtres exigent la mise à mort de Nayme et Renaut, au prétexte que  Ferraut a fui. En outre, ils décident de pendre Gautier de sorte que Gaydon se venge sur Ogier ; ils mettent immédiatement ce projet à exécution dans un bois voisin.
Ferraut et Amaufroi, qui ont escorté Ogier, libéré par Gaydon, auprès du camp impérial et sont sur le chemin du retour vers Angers, passent à proximité du lieu où trente hommes sont en train de mettre à mort Gautier. Ils tentent en vain de le délivrer mais sont à leur tour faits prisonniers et vont également être pendus. C’est alors que Gautier parvient, grâce à sa force herculéenne, à s’échapper poursuivi par dix traîtres.
Dans sa fuite, il rencontre Claresme, la reine de Gascogne, qui allait à la cour pour prêter hommage à l’empereur ; ses hommes délivrent Ferraut et Amaufroi.
Ferraut, Amaufroi et Gautier peuvent rentrer dans Angers et rendent compte des événements tragiques qu’ils ont vécus. Gautier transmet, en outre, au duc d’Angers un message d’amour que lui a confié Claresme. [vv. 7479-8453]
 
Acharnement des traîtres
Devant l’empereur, les traîtres réitèrent leurs exigences : le duel de Ferraut et Gui a été interrompu au moment où Gui, prétendent-ils, allait gagner. Charles met Nayme et Renaut en demeure de lui représenter Ferraut sous peine de mort. C’est alors qu’arrive Ogier à la joie de tous sauf des traîtres. Ce retour pourrait libérer Nayme et Renaut. Mais Gui proteste vigoureusement, ce à quoi Ogier objecte que Ferraut est prêt à se présenter spontanément à la cour pour terminer le duel interrompu. [vv. 8454-8559]
A ce moment, arrive Claresme dont l’empereur reçoit l’hommage. Puis, ayant pris congé, elle fait établir son camp hors d’Orléans et invite Gaydon à un tendre rendez-vous nocturne trop vite troublé par une irruption des traîtres, qui vont se heurter violemment à la garde de la reine de Gascogne.
Le fracas de l’accrochage a réveillé Charles qui se précipite avec son armée, tandis que deux mille hommes sortent d’Angers sous les ordres de Ferraut. Celui-ci, au cœur de la mêlée générale, se trouve face à Gui de Hautefeuille et lui propose de finir leur duel judiciaire, ce que le traître accepte. Gui est vaincu. Les soldats de Charles retournent dans leur camp, ceux de Gaydon à Angers où, après de nombreuses péripéties, Gaydon et Claresme se retrouvent également à l’abri. [vv. 8560-9686]
Charles, courroucé, se prépare, malgré les réserves d’Ogier, à mettre à exécution le projet d’espionner Gaydon dans sa ville ; Nayme l’accompagnera. Ils se présentent aux portes de la ville déguisés en pèlerins et sont chaleureusement accueillis. Mais Charles est reconnu : un compromis finit par se dessiner au soulagement général : Gaydon ira, libre, se soumettre au jugement de la cour. [vv. 9687-10305]
 
Echec définitif des traîtres
 
L’arrivée au camp impérial de Gaydon aux côtés de l’empereur inquiète au plus haut point les traîtres qui veulent en finir et se préparent à les tuer tous les deux de sorte que Gui devienne roi et que ses compagnons contrôlent le royaume. C’est le soir et, à la demande de Nayme inquiet pour la sécurité du duc d’Angers, Charles autorise ce dernier à rentrer dans sa ville pour le plus grand désappointement de Gui.
A la nuit tombée, les traîtres invitent hypocritement l’empereur sous leur tente avec l’intention de l’assassiner. Mais, averti par un songe, le duc d’Angers se précipite et sauve définitivement Charles avec l’appui des forces impériales accourues sous le commandement de Nayme et d’Ogier. [vv. 10306-10824]
 
Dénouement
 
L’empereur et le duc d’Angers sont enfin réconciliés. Le mariage de Claresme et Gaydon est célébré. Veuf très tôt, Gaydon se fera ermite, tandis que l’empereur, toujours sensible aux flatteries et aux présents de Gui d’Hautefeuille, l’accueillera de nouveau à sa cour. [v. 10825-10896]
 
La chanson se compose de près de 10900 vers. Ce sont des décasyllabes épiques a minori (i. e. coupés 4+6) dont la césure est nettement marquée dans le ms a par un point après la quatrième syllabe tonique. Elle est rédigée dans la koïnè francienne du début du XIIIe siècle et s’intègre bien dans la production épique de cette période tant par sa forme que par son sujet.
En effet, le poète manie avec aisance le style et la rhétorique du genre littéraire à l’époque de Philippe-II-Auguste : successions de laisses – rimées pour l’essentiel – avec vers d’intonation et vers de conclusion bien marqués le plus souvent, mise en forme souvent élégante de motifs et de formules , … Il sait incontestablement répondre ainsi à une attente d’un public contemporain.
Car les décennies à la charnière du changement de siècle voient un développement et un épanouissement incontestables de la chanson de geste. L’austère et ancienne Chanson de Roland devient le centre de gravité d’un ensemble d’œuvres : de nouvelles rédactions amplifiées du drame de Roncevaux, mais aussi des récits d’événements  qui pourraient l’entourer. Par exemple, dans Gui de Bourgogne l’on voit de jeunes chevaliers venir en renfort auprès de l’armée impériale qui piétine en Espagne depuis vingt-sept ans avant la bataille décisive ; dans Anséis de Carthage Charlemagne est en butte à de grandes difficultés pour organiser l’Espagne conquise dans la mouvance impériale. C’est dans cet environnement que se situe Gaydon. Ces chansons trouvent leur place dans ce que l’on appelle matière de France (par opposition à matière de Bretagne) ou cycle du roi (par opposition aux autres cycles épiques : cycle de Garin de Monglane-Guillaume d’Orange, cycle de Doon de Mayence, cycle des Lorrains).
Manuscrits
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, fonds fr. 860 (seconde moitié du XIIIe siècle)
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, supplément français, 2510 (vers 1250)
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, fonds fr. 1475 (XVe siècle)
 
Editions intégrales
 
Gaydon, chanson de geste publiée pour la première fois d'après les trois manuscrits de Paris, par François Guessard et Siméon Luce, Paris, Franck, 1862.
 
Gaydon, chanson de geste du XIIIe siècle, présentée, éditée, annotée par Jean Subrenat et traduite en collaboration avec Andrée Subrenat, Louvain, Peeters, 2007.
Gaydon (vers 1230)