Commentaire proposé par Jérôme Devard (POLEN-Université d'Orléans)
Quelques prolégomènes sur la nature et la conception de l'union épique...
Analyse de l'oeuvre
 
Les Enfances Ogier par Adenet le Roi, est une chanson de geste remaniée par ses soins datant de la fin du XIIIe siècle. Pour écrire ce récit, Adenet le Roi a probablement utilisé différentes sources dont la première branche de La Chevalerie Ogier attribuée à Raimbert, dont il s’éloigne à de nombreuses reprises. En effet, il existe un certain nombre de version des Enfances Ogier qui ne se recoupent pas nécessairement. Aussi, de manière tout à fait partiale, nous décidons de reproduire partiellement l'analyse du texte proposée par A. Sheler dans son édition de 1874.
 
À son retour d’Espagne, Charlemagne est informé des incursions faites sur le territoire de sa tante Constance, la reine de Hongrie, par Gaufrey de Danemarche,et s'apprête à en tirer une terrible vengeance. Le duc Naimes, beau-frère de Gaufrey, avertit ce dernier du danger qui le menace et l'engage à le prévenir par une soumission complète. Le duc de Danemarche se conforme à ce conseil et fait la paix avec l'empereur, moyennant la reddition des conquêtes faites en Hongrie, le paiement d'un tribut et laissant en garantie son jeune fils Ogier, que l'empereur place sous la garde du châtelain de Saint-Omer. Pendant sa captivité à Saint-Omer, l'enfant Ogier se lie d'amour avec Mahaut, la fille du châtelain, avec qui il conçoit Baudouin.
Une ambassade est envoyée en Danemarche pour accélérer le paiement du tribut dû par Gaufrey. À l'arrivée des messagers, le duc étant absent, sa femme leur inflige un terrible affront dans le but de faire livrer à la mort Ogier, fils du premier lit de son mari, qu'elle souhaite voir disparaître. Les messagers s'en retournent à Paris auprès de l'empereur et lui rendent compte de l'outrage qu'ils ont subi.
Charlemagne, suivant l'avis de ses barons, décide de marcher en Danemarche et ordonne l’exécution d'Ogier. Grâce à l'intercession de Naimes, la sentence est ajournée et l'enfant est confié à la garde de son oncle. L'armée se rassemble à Laon, mais un messager se présente et lui apprend que les Sarrasins ont envahi Rome et chassé le pape. Aussitôt, les préparatifs contre Gaufrey sont redirigés sur l'Italie. L'armée impériale franchit les Alpes et se réunit à Viterbe, où Charlemagne procède à la distribution des commandements militaires : Ogier, toujours sous la garde de son oncle, fait partie de l'expédition. À la nouvelle de l'arrivée de l'armée chrétienne, Corsuble, le chef suprême des Sarrasins, réunit ses vassaux et leur déclare que son intention est d'attendre l'ennemi dans les murs de Rome. Le troisième jour, Charlemagne s'avance jusqu'à Sustre et y établit son camp. Dès le lendemain, l'empereur et son armée se dirigent sur Rome. Danemon, fils de Corsuble, étant sorti de la ville avec trente mille hommes armés, s'avance contre eux. Le combat s'engage et Alori, le porte-bannière, fuit. Grâce à un renfort de vingt mille Sarrasins mené par Brunamon, la bataille prend une tournure très critique pour les chrétiens.
Alori, le fuyard, est désarmé par Ogier qui endosse son armure, saisit l'oriflamme et se précipite avec cinq mille compagnons à la rescousse des chrétiens en péril. Les prouesses du Danois arrêtent l’avancée de l'ennemi. Les prisonniers sont délivrés et l'empereur, touché de la vaillance d'Ogier, lève l'arrêt de mort prononcé contre lui et l'adoube chevalier. La lutte recommence et les païens fuient. Les honneurs sont rendus à Ogier. C’est à ce moment que Charlot, le fils de l’empereur, fraichement adoubé, arrive.
À la nouvelle de la défaite de son armée, le roi Corsuble est désespéré jusqu’à ce qu’il soit informé de l’arrivée prochaine de Carahuel, le fiancé de sa fille Gloriande et de ses hommes. Prévenu par Sadoine des succès d'Ogier, Carahuel prend tout juste le temps de saluer le roi Corsuble et sa fiancée, et se rend la nuit même sur les champs de bataille dans l'espoir d'y rencontrer l'ennemi. Avec deux mille hommes seulement, Charlot quitte le camp pour chercher aventure et engage follement la bataille avec les troupes commandées par Carahuel. Voyant l'extrême danger d'une défaite complète, le duc Fagon, qui avait accompagné le jeune prince dans cette entreprise, fait demander du renfort à Sustre. Grâce à ce secours et aux prouesses d'Ogier, Carahuel et les siens battent en retraite et l'armée chrétienne rentre pour la seconde fois victorieuse dans ses campements. 
Le dépit qu'éprouve le roi Corsuble à la nouvelle de la déconfiture de Carahuel est apaisé par sa fille, et les deux chefs vaincus, Carahuel et Sadoine, échappent à sa disgrâce. Corsuble prépare sa revanche. Carahuel est député auprès de l'ennemi avec la mission de sommer l'empereur soit de se rendre en abjurant sa foi ou d'accepter la bataille. Carahuel accomplit dignement sa mission, mais essuie, quant au premier point de ses propositions, un refus énergique de la part de Charlemagne. Carahuel propose alors à Charles de vider le différend par un combat singulier entre lui et le plus valeureux de l'armée chrétienne ; il s'engage à céder au vainqueur Gloriande, à la condition que son adversaire promette, eu cas de défaite, de renoncer à sa foi ou de livrer sa tête : Ogier accepte le défi. Charlot étant venu contester à Ogier le privilège de cet honneur, il est décidé que Carahuel se battrait avec Ogier, et son ami, le roi Sadoine, avec Charlot.
Chez les chrétiens, les ducs Naimes et Thierri préparent les deux jeunes champions. Les combattants des deux camps se rendent au champ clos. Danemon, de son côté, prépare un guet-apens pour prévenir l’éventualité d'une défaite des deux jouteurs sarrasins. Les deux païens sont vaincus. Danemon sort de son embuscade avec trente compagnons ; Carahuel, indigné par cette attaque, parvient à sauver Charlot, mais ses efforts pour secourir Ogier sont vains et le Danois reste prisonnier entre leurs mains. Emmené à Rome et menacé de mort, il est sauvé par Gloriande qui obtient de son père qu'il soit emprisonné dans sa propre tente.
Carahuel exprime au roi Corsuble ses plaintes sur la trahison commise par son fils et réclame la liberté du prisonnier. Suite au refus du roi, il se rend sans délai au camp français, pour se justifier auprès de Charlemagne de l'acte perfide de Danemon et pour se mettre à sa merci. L'empereur, touché de cette loyauté, confie le généreux otage à la garde courtoise du duc Naimes. La nouvelle du départ de Carahuel afflige le roi Corsuble. Brunamon, son rival, lui impute sa félonie et porte le défi à quiconque oserait l'en disculper. Ogier, ayant appris ce défi, l'accepte avec le consentement de Corsuble et à la grande satisfaction du provocateur. À la requête de Gloriande, Ogier fait partir un messager pour Sustre, dans le double but de recommander à la clémence de Charlemagne Carahuel et de lui notifier l'engagement qu'il a pris envers Brunamon pour venger l'honneur du vaillant Sarrasin.
Les nouvelles apportées au camp français par ce messager déterminent Carahuel à prier l'empereur de le laisser partir sur parole afin de relever lui-même le gant jeté par son accusateur : Charles y consent. Lors du départ, Naimes lui recommande chaleureusement de protéger la vie de son neveu. Une fois à Rome, après avoir salué sa fiancée, Carahuel va trouver Ogier et convient avec lui que le lendemain ils se présenteront tous les deux armés devant Corsuble et laisseront au roi la décision quant à celui qui entrerait en lice contre Brunamon, le retour de Carahuel ayant changé la situation.
Brunamon, prévenu de la question qui devait être soumise au roi, exprime sa résolution de se battre avec Ogier en premier lieu, et s'il est victorieux, de se mesurer avec Carahuel ; ce dernier ayant fait de vains efforts pour l'en détourner, le duel s'engage. Brunamon est tué et Ogier s'empare avec bonheur du coursier Broiefort. Carahuel s'adresse de nouveau à Corsuble pour obtenir la liberté d'Ogier ; il réussit et après avoir récompensé le champion de son honneur en lui offrant Courte, son épée, il le ramène lui-même au camp de Sustre en se faisant escorter par dix mille hommes armés.
Le nouveau coup monté par Danemon, pour se saisir d'Ogier et le tuer, est déjoué par les précautions prises par Carahuel. Arrivé près du camp français, Carahuel renvoie son escorte, se rend auprès de l'empereur, et lui livre sain et sauf Ogier dont il s'était constitué l'otage. Grande joie de Charles et de ses barons et les honneurs sont rendus à Carahuel par toute la cour et particulièrement par le duc Naimes. Carahuel prend congé et retourne à Rome. Les chefs sarrasins, réunis en conseil, décident d’attaquer des chrétiens. Ils se mettent en campagne. Sadoine se désole d'être empêché par ses blessures de prendre part à cette expédition décisive ; préparatifs et dispositions des Français que le pape lui-même est venu visiter pour leur prêcher la guerre sainte. La bataille s'engage et c'est Ogier qui frappe les premiers coups.
Les principaux chefs païens étant tués, l'armée sarrasine se débande. Carahuel est sur le point de succomber quand Ogier vient l'arracher aux assaillants et le persuade de se rendre. Carahuel, reconnu par Gloriande, est recueilli dans la tour avec vingt de ses compagnons. Il console sa fiancée éplorée et fait à Sadoine le récit de la bataille. Ogier, qui s'est rendu auprès de l'empereur pour lui rendre compte de ses actions envers Carahuel, en obtient l'approbation. Charles engage Naimes à se rendre en compagnie d'Ogier auprès des captifs de la tour pour leur confirmer la grâce qu’Ogier déjà leur avait assurée, en l'étendant à tous ceux qu'ils désigneraient. Après avoir confié la tour à une garde de sûreté, le duc de Bavière retourne auprès de l'empereur ; Ogier juge bon de rester pour garantir l'exécution des ordres donnés.
Charlemagne donne l'ordre à Thierry et à Naimes de lui amener Carahuel et Ogier ; des tentatives sont faites pour persuader le roi païen à se convertir : ni les promesses de Charles, ni les exhortations du pape ne les font aboutir. L'empereur n'en témoigne pas moins une sincère amitié pour Carahuel et charge Ogier de l'accompagner dans la recherche des prisonniers dont on lui a accordé la délivrance. Carahuel, après avoir accompli cette besogne et relevé les corps de Corsuble et de Danemon, obtient l'autorisation de retourner dans son pays et prononce le vœu de ne plus jamais porter les armes contre l'empereur.
Après que la restauration des églises fut achevée, Charles revient à Paris et dote Ogier du Beauvaisis. L'empereur quitte Paris pour se rendre à Aix, et s'arrête pendant quinze jours à Cambrai. C’est dans cette ville qu'Ogier apprend la mort de Mahaut, la fille du châtelain Huon de Saint-Omer. Attendri par la douleur que lui cause cette nouvelle, l'empereur fait mander le châtelain pour le remercier et récompenser des soins qu'il avait voués à Ogier. Huon est fêté par Charles et par ses barons. 
Charlemagne arrive à Aix. Avant son passage à Paris, il avait appris la vérité sur l'affront qui avait été fait à ses messagers en Danemarche et comme quoi Gaufrey n'en était aucunement coupable et avait, au contraire, rendu depuis d'éclatants services à la reine de Hongrie. Il appelle donc Gaufrey auprès de lui pour lui témoigner sa satisfaction et au même moment la reine Constance et son fils, le prince Henri arrive auprès de lui. Pour cimenter la paix entre la famille de Gaufrey et celle de Charles, Naimes propose de marier le prince Henri à Flandrine, la sœur utérine d'Ogier conformément à certaines pratiques matrimoniales aristocratiques contemporaines . Le projet trouve bon accueil auprès de la reine de Hongrie et de l'empereur, et celui-ci le complète par une alliance matrimoniale entre le veuf Gaufrey et la veuve Constance, qui est également consentie par les parties. Ogier reçoit la mission d'aller chercher sa sœur, et la double union se réalise. Charles part pour Cologne et Ogier reste près de l'empereur.
 
Toutes « enfances » supposent de leur auteur ou de leurs remanieurs une bonne connaissance de la littérature épique, et force est de constater qu’Adenet le Roi maitrise son art en rattachant son récit aussi bien par les moyens offerts par la parenté épique que par les thématiques, permettant une soudure maitrisée de son texte avec celui de La Chevalerie Ogier.
Auteur : Adenet le Roi
 
Adenet le roi est un ménestrel qui a vécu à la fin du XIIIe dont nous savons peu de choses. Nous le rencontrons tout d’abord au service du duc de Brabant et trouvère de Henri III qui en fit un ménestrel. A la mort de son protecteur, il rentre au service de Gui de Dampierre. A l’occasion des nombreux voyages de son nouveau maître, Adenet put rentrer en relation avec la reine Marie, l’épouse de Philippe III le Hardi et la fille de son ancien protecteur. Mais les aléas politiques firent qu’il ne put maintenir ce lien. Adenet le Roi est également l’auteur de Bueves de Conmarchis et de Berte as grans piés, deux autres chansons de geste.
 
Manuscrits
 
Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, II 7451, f. 23-75.
 
Londres, British Library, Harley, 4404, f. 102-251b.
 
Paris, B.N.F., Arsenal, 3142, f. 73r-120v.
 
Paris,  B.N.F.,  Fr. 1471.
 
Paris,  B.N.F., Fr. 1632.
 
Paris,  B.N.F., Fr. 12467.
 
Paris, B.N.F.,  Fr. 12603, f. 156ra-202va.
 
Paris,  B.N.F.,  nouvelles acquisitions françaises, 3320, f. 108r-118v.
Editions intégrales
 
Les Enfances Ogier par Adenés li Rois. Poëme publié pour la première fois d'après un manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal par M. Aug. Scheler, Bruxelles, Closson et Muquardt, 1874.
 
Les œuvres d'Adenet le Roi. Tome III : Les Enfances Ogier, éd. Albert Henry, Bruges, De Tempel, 1956.
 
Le Danois Ogier, Enfances-Chevalerie, Codice Marciano XIII, éd. Carla Cremonesi, Milano, 1977.
 
La Chevalerie Ogier. Tome I : Enfances, édité par Muriel Ott, Paris, Champion, 2013.
      Les Enfances Ogier  (fin du XIIIe siècle)