Commentaire proposé par Jérôme Devard (POLEN-Université d'Orléans)
L'exhérédation de Guibert comme témoignage de la nature patrimoniale du fief dans les chansons de geste
Analyse de l'oeuvre
 
La Chanson de Guibert d’Andrenas, composé de 2387 décasyllabes rimés, est consacré aux aventures du puiné des fils d’Aymeri de Narbonne.
L’histoire raconte qu’Aymeri, vieillissant, décide de se choisir un successeur. Il demande son avis à son épouse Hermengarde qui propose naturellement leur fils puîné Guibert. Aymeri refuse avec violence arguant que aucun de ses enfants n’héritera de Narbonne. Il préfère remettre ses possessions à son filleul, le fils du duc Tierri, qu’il a éduqué et qui porte son nom. Hermengarde craint que Guibert ne réagisse très mal en apprenant cette décision. En effet, cette prise de position va à l’encontre de celle que le comte de Narbonne prend dans le récit des Narbonnais, dans lequel il désigne comme successeur son fils puîné.
Sur ces entrefaites, Guibert fait son apparition dans la grande salle du palais. Son père l'accueille chaleureusement en lui promettant de grandes possessions bien méritées, et lui demande son avis sur la succession de Narbonne. Guibert, croyant sans doute que son père pense à lui, lui répond de donner Narbonne à qui il voudra. Aymeri lui révélant sa décision, Guibert, furieux, accuse son père de vouloir le déshériter au profit d'un étranger. Aymeri menace alors son fils de le chasser, ce qui accroît encore la fureur de Guibert qui finit néanmoins par se soumette à la volonté paternelle. Ravi que son fils ait accepté sa décision, Aymeri donne officiellement Narbonne à son filleul qu'il fait aussitôt chevalier, et qu'il décide de faire participer à l'expédition en Espagne.
Après avoir à nouveau affirmé à Guibert qu'il lui assurera la possession d'Andrenas, Aymeri dépêche des émissaires auprès de ses fils pour leur demander de prendre part à l'expédition, qui comme un seul homme, se joignent à l’expédition en se réunissant à Narbonne. Les troupes atteignent rapidement la cité de Balaguer. La ville fortifiée commandée par le païen Bauduc est prise par les Aymerides. Aymeri laisse promet à Bauduc de lui laisser la vie sauve qui part avec sa famille. Après huit jours de voyage, il arrive à la roche d’Arsis où il rencontre son cousin Barbaquant. Il lui fait part de son infortune et lui demande de se rendre au plus vite à Andrenas afin d'avertir du désastre le roi Judas, oncle de Bauduc. En apprenant la nouvelle, Judas, consterné, se promet de tuer Aymeri. Augaiete, la fille du roi Judas, vient à la rencontre des deux rois et demande à Bauduc s'il est vrai qu’Aymeri se dirige vers Andrenas avec ses fils et ses autres parents. Bauduc répond par l'affirmative et ajoute qu'Aymeri a l'intention de la donner comme épouse à son fils Guibert. Augaiete s'en réjouit intérieurement. Le lendemain matin, le roi Judas fait venir des alliés et jure qu'il s'emparera de Narbonne et massacrera Aymeri et tout son lignage s'ils refusent de se soumettre. Toutefois, Judas ignore que les Français sont déjà arrivés à proximité d'Andrenas.
Après avoir mis en déroute un peuple de géants, les Aymerides poursuivent leur avancée, si bien qu'ils parviennent en vue d'Andrenas. Le roi Judas, terrorisé par l'arrivée des ennemis, rassemble tous ses hommes et les somme de défendre efficacement la ville. Cependant, malgré tous leurs efforts, la cité d’Andrenas finit par tomber, et les païens, voyant leur roi mort, demandent à devenir chrétiens. Aussitôt on prépare les fonts, Bauduc se fait baptiser ainsi que son épouse, suivi de tous les autres païens. Aymeri lui rend toutes ses possessions qui devient vassal de Guibert.
Durant huit jours, les troupes françaises restent à Andrenas. Augaiete est baptisée, Guibert l'épouse et devient roi de la contrée. Aymeri et ses hommes finissent par quitter Andrenas. Guibert les escorte un moment, puis Aymeri lui intime l'ordre de retourner dans son royaume, avec trois mille hommes de son choix, mille chevaliers et deux mille soldats. Guibert retient auprès de lui Guïelin, Bertrand, Gautier de Termes, Guichard, Huon de Florenville et Girbert de Terascone. Aymeri et son armée poursuivent leur route et arrivent à Narbonne.  Après huit jours de réjouissances, les fils d'Aymeri prennent congé, Aymeri y demeurant seul avec Hermengarde et Aymeriet. Pendant cinq ou six ans, les deux époux ne revoient guère aucun de leurs enfants. Le vieux comte de Narbonne est de plus en plus impotent, la région devenant de plus en plus agitée. Par ailleurs, le roi de France Louis est menacé par un vassal très puissant, Hugues Capet, qui risque de s’emparer du trône. Comme l’écrit très justement F. Suard (Guide de la chanson de la chanson de geste et de sa postérité littéraire (XIe-XVe siècle), Paris, Champion, 2011, p. 156) : « On notera aussi l’intrusion, nettement condamnée, de Hugues Capet dans la tradition royale : plutôt qu’une réaction anticapétienne, on peut voir dans la conclusion plutôt pessimiste de la chanson une manière de montrer que les temps épiques, symbolisés par Aymeri et Louis, touchent à leur fin, et qu’approche le temps de l’histoire. »
Manuscrits
 
London, British Library, Harley, 1321, f. 176ra-191vb.
 
London, British Library, Royal, 20. B. XIX, f. 152rb-166ra London, British Library, Royal, 20. D. XI, f. 240rc-247vb.
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, français, 24369-24370, t. 1, f. 157vb-171rb.
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, nouvelles acquisitions françaises, 6298, f. 23r-26r.
 
Editions intégrales
 
Guibert d'Andrenas, chanson de geste publiée pour la première fois par J. Melander, Paris, Champion, 1922.
 
Guibert d'Andrenas, chanson de geste published by Jessie Crosland, Manchester, Manchester University Press, 1923.
 
Guibert d'Andrenas, édité par Muriel Ott, Paris, Champion (Les classiques français du Moyen Âge, 147), 2004.
Guibert d'Andrenas  (1re moitié du XIIIe siècle)